Rencontres

Refuser la fin

Entretien avec Claus Guth — Par Yvonne Gebauer

Invité à mettre en scène l’oratorio de Haendel, Claus Guth a choisi de prendre le taureau par les cornes en interrogeant l’idée même de fatalité qui gouverne l’ouvrage : « Doit-il vraiment en être ainsi ? »


Dans le mythe de Jephté, il est question de serment et de sacrifice. Comment ces thèmes peuvent-ils résonner aujourd’hui ?

Effectivement, avant de partir au combat contre le peuple voisin, Jephté fait devant Dieu la promesse de sacrifier le premier être vivant qu’il rencontrera à son retour. Alors qu’il a remporté la bataille, le premier être qui croise son chemin est sa fille unique. Ne voulant pas manquer à sa promesse, il la sacrifie. À première vue, cette histoire paraît archaïque, sèche et brutale, très perturbante aussi puisque, de toute évidence, elle met en scène un sacrifice humain. La réception de l’œuvre en a été marquée pendant des siècles et nombreuses sont les interrogations au sujet de cette histoire qui ne propose pas de message moral explicite. Est-ce l’illustration d’une foi religieuse mal comprise, ou celle de l’hybris humaine ? Jephté est-il un criminel ou bien une victime des circonstances ? Il faut savoir que, même à cette époque-là, ce n’était pas courant en Israël où, au contraire, les sacrifices humains étaient interdits ; c’était plutôt l’usage chez les ennemis d’Israël.

Comment interprétez-vous ce geste ?

Nous avons choisi de raconter une partie de ces antécédents dès l’ouverture, afin de montrer d’où vient Jephté et quels sont les fardeaux qu’il a eus à porter dans sa vie. Que savons-nous des raisons qui vont pousser Jephté à faire ce vœu ? La Bible ne nous renseigne pas sur ce sujet… Après tous ces échecs subis, après toutes ces années passées loin du monde, dans la solitude la plus totale, il se trouve dans un état d’euphorie, d’orgueil démesuré, d’hybris. Le fait que l’on vienne le chercher, qu’il commence à sentir qu’une réparation peut être possible, va provoquer en lui une sorte de folie des grandeurs. Il se croit alors en mesure de négocier avec Dieu, proposant de lui sacrifier une vie humaine en échange d’une victoire grâce à son soutien.

Comment avez-vous comblé les silences de la Bible ?

Nous avons pu notamment nous appuyer sur le roman Jefta und seine Tochter (Jefta et sa fille) des, une œuvre qui creuse de près les sources historiques tout en ouvrant dans sa narration un espace à l’imaginaire. On y apprend quelque chose de tout à fait essentiel pour ce récit : Jephté est un bâtard, un marginal, un underdog dont l’histoire familiale recèle des antécédents d’importance. Au moment où l’oratorio commence, il s’est déjà passé beaucoup de choses : son père Galaad, un juge célèbre, a eu trois fils (chez Haendel, il en a deux), dont seuls les deux premiers sont légitimes, Jephté, le troisième, étant le fils d’une prostituée. Il est néanmoins le fils préféré du père ; mais lorsque celui-ci vient à mourir, Jephté se voit refuser l’héritage tout comme la succession à la charge de juge. La famille le chasse. Il doit quitter son pays d’origine et se retire dans le désert où il va vivre dix-huit ans durant.

L’oratorio de Haendel prend ses distances vis-à-vis du mythe…

Oui. La fin du récit biblique, brutale et choquante, met en scène Iphis sacrifiée par son père. À l’époque de la création de l’œuvre de Haendel, une telle fin était impensable pour un oratorio : un ange va donc apparaître, sauvant la vie d’Iphis avant que le sacrifice puisse avoir lieu. Cela nous conduit à nous poser la question des raisons de cette délivrance. L’apparition de l’ange est sans doute l’intervention la plus intéressante opérée dans le récit biblique par le librettiste. Nous avons pris cet ange au sérieux et tout à fait au pied de la lettre, mais nous nous sommes également posé la question suivante : dans quel état de délire faut-il se trouver pour voir apparaître un ange ? Quel est l’état psychique des personnes à qui un ange, ou un miracle, va venir se manifester ?

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