Regards

Recomposed Canon

Comme des bêtes traquées — Par Caroline Broué

De la même manière que Max Richter a recomposé les Quatre saisons de Vivaldi, Caroline Broué a écrit sa nouvelle à partir de l’image initiale du ballet de Crystal Pite, celle d’un groupe se mouvant à l’unisson. La gestuelle des danseurs évoquent chez l’auteur l’image d’une chaine humaine qu’elle transpose sous le feu d’un conflit sanglant. L’histoire est racontée du point de vue d’un chanteur lyrique, exilé à Paris, séparé de sa famille restée dans un pays en guerre, et dont il partage les douleurs et les angoisses. Il assiste, impuissant, à ce spectacle d’une fin du monde alors qu’il s’apprête à interpréter, face au public de l’Opéra, la musique de Vivaldi, devenant l’espace d’un instant la voix des sans-voix.

Le jour se lève sur la plaine du Bekament. Dans la bourgade où vivent entassés les derniers survivants, tout n’est que ruines, poussière et décombres. Il faut creuser, fouiller sous les gravats pour trouver encore un peu de vie. C’est là que sont tapis les hommes, les femmes et les enfants qui ont échappé aux bombardements. Sous les immeubles éventrés, sous la terre amoncelée, dans les caves partiellement aménagées.

Le jour se lève sur la plaine du Bekament, et ils sont une vingtaine à s’ébrouer lentement. D’abord étonnés d’être là, vivants, d’avoir résisté une nuit de plus au déluge de feu et de fureur. Ils se lèvent un à un, ou deux par deux, ou par grappe, fourbus, grimaçants, les gestes affaiblis. Les plus alertes, souvent les plus jeunes, soutiennent les plus fatigués, comme Nadal qui empoigne le bras du vieux Jojo pour l’aider à se mettre debout. Puis, quand ils sont tous à la verticale, ils tournent la tête de droite à gauche, de façon saccadée, pour se compter, ils baissent les yeux vers leur cœur comme pour vérifier qu’ils sont bien en vie, puis se regardent, s’observent, se jaugent, se touchent, se caressent, s’embrassent, s’accrochent les uns aux autres, se serrent les uns contre les autres. Ils reprennent des forces, et s’en donnent. Alors seulement, la journée peut commencer.

À quatre mille kilomètres de là, Remy se réveille. Sa première pensée en ouvrant les yeux va vers eux, là-bas, à qui il envoie chaque matin une prière. Mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres pour lui. Ce soir, il va chanter dans le temple de la musique mondiale, à l’Opéra de Paris. Ce ne sera pas facile. Il sait qu’il va falloir affronter le public, les caméras, les partenaires, le chef d’orchestre, le directeur de l’Opéra, les critiques. Surmonter son effroyable peur et son insondable honte. Être là ce soir alors que ses parents et ses sœurs sont sous les bombes, là-bas. Son père, un ingénieur de cinquante-deux ans, bonhomme et affable. Sa mère, infirmière, qu’il appelle toujours « la Mère ». Liliana, sa jeune sœur de dix-sept ans, lumineuse. Et la toute dernière, Maya, qui a tout juste neuf ans.

Remy n’ose pas regarder son téléphone, de peur de recevoir un nouveau message sur Whatsapp. Depuis cinq jours, il en reçoit tellement qu’il ne les compte plus. Des appels au secours, des cris, des témoignages. Ce qu’il voit, ce qu’il entend le détruit un peu plus à chaque fois. Alors il tente d’apprendre des mots français. Irréfragable. Fuligineux. Flavescent. Puruler. Gravide. Valétudinaire. Agonistique. Equanimité. Mais non, les messages sont plus forts. Son vieux copain de lycée, mort étouffé dans les éboulis de son immeuble. Le fils du boulanger, avec qui il jouait au ballon dans la rue, arrêté et torturé. Mais les mots qui lui déchirent les entrailles sont ceux de sa mère et de sa petite sœur, chaque jour plus douloureux, chaque heure plus terrifiants. La Mère envoie régulièrement des messages audio que son fils lit. Hier, dans la journée, à chaque répit, elle en postait un. Ce matin encore, c’est certain. Le premier arrive vers huit heures. Elle écrit qu’elle vient de sortir de l’abri souterrain après une nuit atroce. Qu’elle est percluse de courbatures et de douleurs dans le dos à force d’être recroquevillée sur le sol de la cave. Qu’elle a à peine réussi à somnoler deux heures avec Maya dans les bras. Et que quand les barils explosifs pleuvent, elle a le sentiment que son cœur va éclater. En lisant ces lignes, c’est le cœur de Remy qui manque éclater. Hier, après une journée entière de répétition, il a lu les messages de « la Mère » d’une traite. Il a appelé Mikhaïl, pour lui dire qu’il ne pourrait pas chanter ce soir. Il a demandé à Mikhaïl de le remplacer, qui, inquiet pour son ami, lui a gentiment expliqué pourquoi il était impossible de le remplacer au pied levé. Non seulement parce que Mikhaïl n’a pas répété le rôle, mais surtout parce qu’il est baryton, et Remy contre-ténor. C’est même le contre-ténor le plus prometteur de sa génération. Remy n’a que vingt-trois ans, et on parle déjà de lui comme d’un très grand. Non, Remy, je ne peux pas. Tu dois chanter, tu dois y aller. Pour eux, pour tous ceux qui sont coincés là-bas, chez toi. C’est ce que ta mère t’a demandé quand tu es parti, il y a six ans. Ne pas les oublier, devenir l’un des plus grands chanteurs, faire entendre la voix sur la scène internationale, être la voix des sans-voix, de ceux qu’on n’entend plus, pour que le chant soit plus fort que le bruit assourdissant de la guerre. C’est à cette conversation que Remy repense, assis face à son image qui se reflète dans le miroir. Pour trouver la force. Sa voix, son timbre clair, sa beauté, sa jeunesse, sa vivacité par-dessus le fracas des bombes larguées sur les immeubles, sur les écoles, sur les hôpitaux, par-dessus le bruit des pierres qui tombent, des mains qui se lèvent pour demander de l’aide, des parents rendus muets devant les corps de leurs enfants, par-dessus les avions qui pilonnent la ville et détruisent tout ce qui vit en-dessous, par-dessus le silence de mort qui recouvre progressivement toute forme de vie humaine. Il doit aller sur scène. Pour eux. Pour lui. Pour le peu d’espoir qui leur reste.

C’est ce soir. La Première. Depuis quelques jours, la rumeur s’est saisie de cette nouvelle production, les journaux l’ont annoncée comme la soirée à ne pas manquer. Le jeune exilé va interpréter Il Giustino de Vivaldi, son favori, et l’opéra sera retransmis en direct sur Arte. Ferme ton portable, Remy. Ne regarde pas les images, n’écoute pas les messages. Répète : Irréfragable. Fuligineux. Flavescent. Puruler. Gravide. Valétudinaire. Agonistique. Equanimité. Habille-toi. Va voir Valérie pour qu’elle te masse la nuque avant de te maquiller. Elle, elle va savoir respecter ton silence, ton besoin impérieux de calme avant d’entrer en scène. Elle seule peut comprendre que tu es incapable d’affronter le public, la salle comble, ces hommes et ces femmes fatigués après une journée de travail, ces Parisiens riches en costume cravate bleu ou gris, certains amateurs de musique, d’autres amateurs d’eux-mêmes et de leur fonction sociale, prêts à ronfler à la première minute. Jusque-là, il a réussi à ne pas trop penser à sa famille et à ses amis restés là-bas. Il a réussi, parce qu’en France on n’en parle pas beaucoup. Il s’est donc concentré sur Vivaldi et Il Giustino ces cinq derniers mois. C’est début avril que tout a changé, quand une nouvelle offensive aérienne a frappé le quartier où vit recluse sa famille. Pas de nourriture, plus de médicaments, aucun convoi d’aide humanitaire permis. La population terrée dans les trous béants creusés par l’éclat des obus, cachée dans les sous-sols des immeubles éventrés. Les hommes, les femmes, les enfants serrés les uns contre les autres dans des espaces si étroits que respirer demande un effort accentué par la poussière soulevée dans l’effondrement des immeubles qui tombent les uns après les autres comme des châteaux de sable. Les sirènes des ambulances qui tentent de passer entre deux explosions. Les forts qui portent les faibles. Cet homme, dont il n’a pas retenu le nom, agenouillé devant le cadavre ensanglanté de son nourrisson, qu’il a recouvert d’une couverture. Comment lui parviennent les images ? Ne pas regarder, ne pas regarder, ne pas regarder. Il n’a pas le droit. Il n’a pas le droit de les abandonner. Il faut que le monde regarde ce qu’il laisse faire. Ces hommes, ces femmes, ces vieillards, ces enfants, vivant blottis sous la terre. Les couloirs de l’hôpital pleins de civils affolés. Cet homme qui se cogne la tête à côté du corps inanimé de sa fille. Maya, où est Maya ? Elle n’a que neuf ans. Sa petite soeur au regard si doux, si innocent. Remy, où es-tu ? Elle m’appelle. Que fais-tu, Remy ? Pourquoi es-tu parti ? Pourquoi m’as-tu abandonnée ? Tu te souviens de nos chatouilles ? Et des parties de cache-cache dans la maison ? Tu t’amusais à me faire peur, mais je n’avais pas besoin de beaucoup, souvent je pleurais dès que tu disparaissais de ma vue, alors tu sortais de ta cachette pour venir me consoler. Aujourd’hui c’est moi qui suis dans un trou. Et tu n’es plus là pour moi. Hier je suis sortie dans la rue. Je voulais voir le jour. J’ai profité d’une accalmie pour suivre une bande de garçons, les frères Sy, ils font du marché noir, dehors ils brûlent du bois et du plastique, je les ai suivis, ça sentait mauvais, on ne pouvait pas respirer, on a profité d’une coupure d’électricité, il y en a tout le temps, pour courir et on s’est retrouvé dehors, et moi j’étais seule, le plus grand m’a pris sur ses épaules, mais soudain à quelques mètres devant nous une bombe est tombée et on s’est couché par terre. Je me suis retournée et j’ai vu maman hurler depuis l’entrée de l’immeuble, elle me criait de revenir, mais je n’entendais plus rien, mes oreilles bourdonnaient, la poussière me piquait les yeux. Je ne sais pas comment Nadal a réussi à me porter jusqu’à l’entrée de la maison, il hoquetait, soufflait comme un cheval, j’étais lourde pour lui, mais il a réussi. Dehors c’était le chaos, tout le monde courait dans tous les sens, ils avaient tous la bouche grande ouverte, les bras en l’air, on aurait dit un gros animal mou, ou une fourmilière, comme celle de mon livre d’images, ils couraient dans la même direction, puis s’éparpillaient, comme si l’animal se disloquait, comme s’il perdait ses membres un à un, ou comme si un monstre avait marché sur la fourmilière. Il y avait du sang partout, Remy, c’était horrible. Je n’entendais plus rien. C’était la nuit, on n’y voyait rien, des bras se levaient pour demander de l’aide, encore et toujours, d’autres tiraient des corps par terre, il y en avait partout. J’ai fermé les yeux, et j’ai senti qu’on me transportait. Je suis passée de corps en corps, ils ont formé une chaîne humaine pour me ramener à maman, qui pleurait, accroupie dans le couloir. Nadal m’a laissée là, et il est reparti. Je sais qu’il va retrouver Liliana. Il me l’a dit dans la cave avant qu’on sorte. Ils ont un repère secret, derrière l’école, enfin dans les ruines de l’école, mais je ne dois pas le dire. Si on les surprend, ils se feront tuer. Ils se retrouvent le soir, à la tombée de la nuit. C’est leur moment à eux, quand ils sont ensemble plus rien ne peut leur arriver, autour d’eux le silence se fait, et on dirait qu’ils sont seuls au monde, dans un halo de lumière protectrice. Orwa aussi y va. Et Jules, et Abou. Et Farah. Ils font le gué. Ils montent la garde pendant que les autres élèvent un mur. Une barricade. Contre quoi ? Je ne sais pas. Ils vont aussi chercher de l’eau et ils charrient des pierres. Mais depuis hier, les bombardements se sont intensifiés et ils se poursuivent tard le soir. J’ai peur pour eux. C’est pour ça que je voulais aller les rejoindre.

Remy a demandé une heure. Une heure de solitude dans sa loge. Tous ont compris. Tous compatissent. Mais personne ne peut comprendre. Ce n’est pas concevable pour les gens de l’Opéra, ici, pour les Parisiens, pour les Français. Ce n’est pas imaginable. Sa douleur pour son peuple est au-delà de tout ce qu’ils peuvent imaginer. Mieux vaut se taire, se terre, se terrer, comme les siens. Mais l’heure tourne, et le début de la représentation approche. Il doit rejoindre les chanteurs et les musiciens. Le metteur en scène l’a déjà appelé une fois. François-Xavier, le chef d’orchestre, l’a fait patienter, Remy le sait, mais il ne permettra pas un rappel sans sa présence immédiate. Remy se lève, attrape son costume, l’enfile, et sort. Désirée, la scripte, est là, dans le couloir, l’œil attendri. Il lui sourit, passe devant elle. Il rejoint les coulisses, il entend les premières mesures de l’orchestre. Ça va être à lui. Son repère à lui, ce n’est pas dans les ruines de l’école, c’est le sol du premier violon. À la cinquième mesure, il entrera en scène.

Au même moment, par-delà les monts et les mers, les vallées vertes et les sommets enneigés, à quelques heures de vol de là, une mère s’évanouit. On vient de déposer à ses pieds le corps de sa petite fille sans vie. Que Dieu vous donne patience et courage, lui disent les secouristes en apportant la dépouille. Une jeune fille arrive en courant, elle hurle, tend les bras pour demander de l’aide, elle veut se jeter sur sa soeur, mais d’autres l’en empêchent, la retiennent, elle se débat, elle veut fuir, on l’arrête dans son élan, une bombe explose, ils sont tous projetés au sol.

À l’autre bout de la ville, au milieu des gravats, à côté de ce qui fut l’école, une autre jeune fille serre dans ses bras un garçon sous le regard bienveillant d’un groupe de jeunes. Puis le groupe se divise en quatre. Liliana et Nadal, les yeux brillants, se jettent un dernier regard, puis partent dans deux directions opposées. Quelques secondes plus tard, une bombe explose dans la rue qu’a prise Nadal. Liliana stoppe sa course d’un coup. Au milieu des cris et des sirènes, elle perçoit le silence. Un silence différent. Le silence de Nadal. Elle tombe à genoux dans la poussière.

Un convoi de chars pénètre au même instant dans la ville. Des centaines de petits robots en descendent et se mettent à déambuler dans les rues, déposant ça et là des uniformes, des casques, des vivres, des médicaments. Liliana ramasse un casque déposé à ses pieds, le met sur la tête, incrédule, avec les lunettes elle voit une autre réalité, tout est vert, elle distingue des formes et des silhouettes dans l’épais nuage de poussière autour d’elle. Elle enfile une veste, se touche la poitrine, le ventre, la tête du bout des doigts, puis ramasse ce qui reste par terre, les uniformes, les vivres et les médicaments. Elle relève la tête, elle regarde au loin, et se met à marcher.

Alors, Remy entonne l’air d’Anastasio, « Vedro con mio diletto », « Je verrai avec joie ».

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