Qui est le Graal ?

Brève histoire de Parsifal à l’Opéra de Paris

Par Simon Hatab le 24 avril 2018

© Ruth Walz / OnP

Parsifal dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski, Opéra de Paris, 2008

Qui est le Graal ?

Inspiré du roman médiéval de Wolfram von Eschenbach, Parsifal, créé en 1882, quelques mois seulement avant la mort de Richard Wagner, est le dernier opéra du compositeur. Parmi toutes les œuvres de Wagner, Parsifal est assurément l’une des plus énigmatiques : l’opéra offre un champ d’interprétation aussi ouvert que les vastes forêts des légendes arthuriennes. À l’occasion de la reprise de la production de Richard Jones, créée à l’Opéra Bastille en 2018, Octave revient sur les différents Parsifal qui furent donnés à l’Opéra de Paris.

Pas plus qu’il ne souhaitait que des applaudissements viennent rompre l’écoute de son Festival scénique sacré à Bayreuth, Wagner ne souhaitait pas que l’on considère Parsifal comme un divertissement : il en interdit la représentation en dehors de la Colline verte. La volonté du Maître fut perpétuée vingt ans après sa mort par Cosima, n’hésitant pas à bannir de Bayreuth les chanteurs désobéissants. Il faut donc attendre 1914 pour que Parsifal entre pour la première fois à l’Opéra de Paris. Ironie du sort ! – cet opéra de la compassion et de la rédemption universelle, est créé au Palais Garnier l’année même où l’Europe s’apprête à basculer dans la Grande Guerre – sept mois avant l’assassinat de Jaurès qui assiste à la Première. André Messager, alors directeur de l’Opéra, dirige l’œuvre dans une mise en scène de Paul Stuart. Cette création française soulève immédiatement l’une de ces polémiques dont la critique de l’époque est friande : fallait-il arracher cette œuvre de recueillement à sa Colline sacrée pour la faire représenter dans un Palais Garnier si proche des grands boulevards ? Mais la controverse est vite balayée par l’éblouissement que procure la musique de Wagner : le public est envoûté, fasciné par ces leitmotivs dont on croit saisir le sens, mais qui se dérobent toujours à nous comme la signification du Graal au héros... « Il faut écouter Parsifal, il faut écouter et regarder et se laisser gagner par l’indicible émotion », écrit Gabriel Fauré dans Le Figaro

Malgré ce succès, l’œuvre connaît à partir de 1935 une longue éclipse. Lorsqu’elle revient à l’affiche en 1954, c’est à l’occasion d’une tournée de l’Opéra de Stuttgart. En 1973, Rolf Liebermann, pour la première année de son mandat à la tête de l’Opéra, confie la mise en scène de Parsifal à August Everding – metteur en scène allemand qui fut son successeur à la tête de l’Opéra de Hambourg. Entretemps, Wieland Wagner a inauguré une nouvelle ère du Festival de Bayreuth par un Parsifal d’anthologie (1951) qui a fait table rase du passé. Au regard de cette révolution opérée à Bayreuth, la nouvelle production de l’Opéra de Paris adopte une esthétique en demi-teinte : si le metteur en scène revendique la rupture avec la scénographie épurée du festival wagnérien, en présentant notamment un tableau des filles-fleurs très 1900 – « De l’anti-Bayreuth ? Pourquoi pas ? » – il s’inspire néanmoins des analyses de Wieland Wagner, délaissant l’interprétation mystique au profit d’une lecture psychanalytique (la quête de Parsifal devient alors la recherche d’une synthèse entre le masculin de la Sainte Lance et le féminin du Graal). Les reprises de cette production se succéderont jusqu’en 1976 et donneront l’occasion d’entendre notamment Jon Vickers (Parsifal), Régine Crespin (Kundry) et Kurt Moll (Gurnemanz).

À partir de 1997, la scène du Palais Garnier devient trop petite pour célébrer le culte du Graal : Parsifal fait son entrée à l'Opéra Bastille sous la direction d’Armin Jordan, avec Thomas Moser, Kathryn Harries et Jan-Hendrik Rootering... Hugues Gall en confie la mise en scène à l’Anglais Graham Vick. Cette production aux décors sobres, traversés d’anges aux ailes arc-en-ciel, portera également le premier Parsifal parisien de Placido Domingo et le premier Amfortas de Thomas Hampson. En 2008, Gerard Mortier confie au metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski un nouveau Parsifal qui réunit Christopher Ventris, Waltraud Meier et Franz Josef Selig. Le spectacle porte les stigmates du XXe siècle, hanté par l’enfant du film de Rossellini – Allemagne année zéro : son suicide dans les ruines de Berlin, projeté en prélude à l’acte III. Mais lors de la scène finale, un cercle familial recomposé par Kundry miraculée, Parsifal et l’enfant célèbre un Graal désormais plus humain que mystique – esquissant la possibilité d’une reconstruction après la catastrophe...

Dix ans plus tard, sous le mandat de Stéphane Lissner, le public parisien redécouvre l’œuvre dans une nouvelle production de Richard Jones dirigée par Philippe Jordan. Andreas Schager, Peter Mattei, Günther Groissböck et Anja Kampe interprètent respectivement Parsifal, Amfortas, Gurnemanz et Kundry dans un univers sectaire rappelant sensiblement celui de la scientologie.

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