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Portfolio | Qui est le Faust du XXIe siècle ?

La Damnation de Faust en répétition — par Simon Hatab

Malgré la place considérable prise dans nos sociétés par la science et les connaissances positives, nous continuons à avoir une soif inextinguible de mythes pour éclairer notre présent. Faust – qui est sans doute avec Don Juan le mythe par excellence du XIXe siècle – semble nous donner, par sa structure même, une preuve éclatante de cette survivance : Faust finit damné, la science meurt à travers lui mais le mythe lui survit.

Alors qu’il lui revenait la tâche délicate d’imaginer une nouvelle mise en scène de La Damnation de Faust, sous la direction musicale de Philippe Jordan, Alvis Hermanis a cherché une figure contemporaine en laquelle il pourrait transposer ce mythe et lui donner un corps. Il l’a trouvée en Stephen Hawking, scientifique de génie à travers le regard duquel il a relu la légende dramatique et discontinue de Berlioz. La photographe Éléna Bauer a capté l’ébullition du spectacle en train de se faire.


Sophie Koch (Marguerite), Dominique Mercy (Stephen Hawking)
Sophie Koch (Marguerite), Dominique Mercy (Stephen Hawking)

À 73 ans, pour les millions d’admirateurs qu’il compte à travers le monde, Stephen Hawking est considéré comme l’un des plus grands scientifiques encore en vie, sinon le plus grand : l’héritier légitime d’Albert Einstein. Comme lui, il a poursuivi le rêve de découvrir la Théorie du Champ Unifié, ou Théorie du Tout, le Saint-Graal de la physique moderne qui permettrait de décrire par une même formule la totalité des forces régissant notre Univers, depuis les interactions microscopiques jusqu’aux mouvements des astres et des galaxies.

De Faust à Hawking s’exprime une même soif de savoir. À plusieurs reprises, Hawking s’est déclaré athée, considérant que le paradis n’était qu’une histoire que l’on raconte aux enfants qui ont peur du noir. Pourtant, lorsqu’il évoque la Théorie du Tout, il a cette formule aussi faustienne qu’ambiguë : « Si nous parvenons à compléter cette théorie, ce sera le triomphe ultime de la raison humaine : nous aurons réussi à percer la pensée de Dieu. »


Dominique Mercy (Stephen Hawking), Alvis Hermanis (mise en scène)
Dominique Mercy (Stephen Hawking), Alvis Hermanis (mise en scène)

La libido sciendi sans limites de Hawking est d’autant plus prégnante qu’elle contraste douloureusement avec son corps malade : à la fin de ses études, on lui diagnostique une sclérose latérale amyotrophique, forme de neurodégénérescence rare et incurable, qui évoluera inexorablement tout au long de son existence jusqu’à le laisser entièrement paralysé. Il doit utiliser un fauteuil roulant pour se déplacer et recourir à un ordinateur qui détecte les mouvements de ses muscles faciaux pour communiquer.

Alvis Hermanis s’est laissé fasciner par la fulgurante intelligence et les paradoxes de cet esprit fort. Il a perçu une contradiction tragique entre la paralysie désormais totale de son corps et les possibilités néanmoins infinies de son intellect, au point de demander au danseur Dominique Mercy du Tanztheater Wuppertal de l’interpréter sur scène. Avec lui, il a conçu lors du finale Choeur d'esprits célestes – une scène surprenante qui rend hommage aux possibilités de l’intelligence et de l’imagination humaine.


Bryn Terfel (Méphistophélès), Alvis Hermanis (mise en scène)
Bryn Terfel (Méphistophélès), Alvis Hermanis (mise en scène)

Bryn Terfel campe un Méphistophélès plus cynique que jamais, une personnification de la science sans conscience qui considère les êtres humains comme des cobayes et la morale comme un détail dans la grande marche du progrès technique. Il orchestre le voyage métaphysique de Faust, qui devient ici un exode interstellaire.


Edwin Crossley-Mercer (Brander), Bryan Hymel (Faust), Sophie Koch (Marguerite)
Edwin Crossley-Mercer (Brander), Bryan Hymel (Faust), Sophie Koch (Marguerite)

Face à la catastrophe écologique annoncée, au surpeuplement et à l’épuisement de nos ressources naturelles, le professeur Hawking est de ceux qui pensent que, pour survivre, l’espèce humaine doit envisager de quitter la Terre et d’aller dans l’espace pour coloniser d’autres planètes. Ce scénario d’anticipation, cette fuite en avant pour répondre au suicide collectif en train d’être perpétré par l’espèce humaine elle-même, ont interpellé Alvis Hermanis.


Sophie Koch (Marguerite), Jonas Kaufmann (Faust)
Sophie Koch (Marguerite), Jonas Kaufmann (Faust)
Alvis Hermanis s’est inspiré du projet Mars One qui, à l’horizon 2025, entend envoyer sur la planète rouge une centaine de candidats triés sur le volet. Il a considéré que ce projet était la manifestation la plus contemporaine de ce rêve fou qui, depuis l’Antiquité, pousse les hommes à vouloir quitter la vie terrestre. Il a lu et relu les témoignages de ces hommes et de ces femmes prêts à accepter ce single ticket – ce voyage sans retour – en s’interrogeant sur leurs motivations : qu’est-ce qui peut pousser un individu à renoncer à tout ce qui fait sa vie pour accepter un tel pacte ?

Les danseurs de La Damnation de Faust
Les danseurs de La Damnation de Faust

La chorégraphie joue un rôle de premier plan dans La Damnation de Faust, qui présente plusieurs scènes de ballet ou développements symphoniques propices à accueillir la danse. Dans cette production, la chorégraphe Alla Sigalova lui prête un rôle qui outrepasse largement les limites de ces parties dansées. Le chœur des danseurs devient l’un des fils conducteurs du spectacle, donnant corps tantôt aux états d’âme de Faust, tantôt à la communauté humaine qui s’apprête à quitter la Terre.


Les danseurs de La Damnation de Faust
Les danseurs de La Damnation de Faust

Pour concevoir cette Damnation de Faust, Alvis Hermanis a collaboré avec la vidéaste Katrīna Neiburga – artiste de premier plan qui représentait l’année dernière la Lettonie à la Biennale de Venise. En plus des séquences vidéo qu’elle a elle-même réalisées, l’Opéra national de Paris a collaboré avec la NASA, l'Agence Spatiale Européenne et le Centre National d’Études Spatiales, ainsi qu’avec les sociétés de production de quelques oeuvres cinématographiques parmi les plus marquantes de ces dernières années, telles que Microcosmos ou Le Peuple des Océans : ces films qui ont superbement célébré le miracle de notre planète. Avec ce précieux matériau, elle a élaboré une architecture vidéo, un voyage fantastique et fantasmatique qui nous emmène loin de notre monde.


Simon Hatab est dramaturge à l'Opéra national de Paris.

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