Rencontres

Quand Pina Bausch inspire la mode

Entretiens avec Pierpaolo Piccioli de Valentino et Pierre Hardy — Par Delphine Roche

Alors que sont à l’affiche cette saison deux pièces mythiques de la chorégraphe – Le Sacre du printemps et Orphée et Eurydice – notre partenaire Numéro a demandé à deux créateurs comment Pina Bausch a exercé une influence sur leur travail.


Pierpalolo Piccioli, directeur artistique de la maison Valentino

Vous avez exprimé dans la presse votre amour de la danse et évoqué, notamment à propos de votre collection automne-hiver 2016, l’influence de Martha Graham. En voyant votre travail, c’est celle de Pina Bausch qui se fait plutôt ressentir.

Pierpaolo Piccioli : Martha Graham disait que « la danse est le langage secret de l’âme ». J’ajouterais que la mode en est la partie visible, la surface qui révèle nos états d’âme profonds. Dans ce sens, on peut considérer que la danse et la mode sont des formes d’art complémentaires, qui entretiennent un dialogue permanent.

Je me sens proche de la sensibilité de Pina Bausch, en effet. Son œuvre a contribué à libérer le mouvement des corps féminins et à libérer leur esprit. Elle a ouvert la danse à de nouvelles potentialités, en appliquant sa propre vision à certaines traditions du théâtre et du ballet. Cette co-existence de l’expérimentation et de la tradition fait partie de ma méthode. J’adopte une approche similaire en réinterprétant l’héritage de la maison Valentino dans mes collections.

Le Sacre du printemps par le Ballet de l’Opéra, 2017
Le Sacre du printemps par le Ballet de l’Opéra, 2017 © Sébastien Mathé / OnP

Le Sacre du printemps vous a-t-il marqué particulièrement ?

Oui, en raison de la fluidité des mouvements des danseurs, en phase avec les émotions dramatiques. Je n’oublierai jamais la première fois que j’ai vu cette pièce, elle m’a touché profondément.


Les vêtements jouent un rôle important dans l’œuvre de Pina Bausch. Les femmes portent de longues robes très légères qui leur donnent une allure intemporelle, et qui me rappellent notamment vos défilés haute couture, tissés de références à l’histoire de l’art.

La grâce est une catégorie esthétique qui n’a trait ni au genre, ni à une époque. Saisir le moment où elle se manifeste est un défi pour toute personnalité créative. Les femmes que vous venez de décrire incarnent la plus haute expression de la beauté féminine : puissantes mais fragiles, tourmentées mais délicates.


Son utilisation très symbolique et signifiante des couleurs entre-t-elle en résonance avec votre propre travail chromatique ?

J’aime cultiver un clash entre des énergies éthérées et d’autres plus punk. La couleur est l’instrument le plus puissant pour exprimer ce contraste. L’intensité d’un tissu rouge dialoguant avec la peau nue est un exemple parfait de cette poétique. Les contradictions sont aussi une mise sous tension.     

Two Cigarettes in the Dark à l’Opéra de Paris, par le Tanztheater Wuppertal, 2014
Two Cigarettes in the Dark à l’Opéra de Paris, par le Tanztheater Wuppertal, 2014 © Laurent Philippe / OnP

Pierre Hardy, chausseur

Pina Bausch a-t-elle exercé une influence sur vous ?

Pierre Hardy : J’ai mis longtemps à aimer Pina Bausch, son expressionnisme m’a d’abord rebuté, cette violence des sentiments. Je ne sais pas si elle m’a influencé, mais il est évident que son rapport au vêtement, et particulièrement à la chaussure, est très fort. Les robes sont presque des personnages que les danseurs viennent incarner. Quant aux chaussures, elles participent à son écriture dramatique : ses danseurs n’arrêtent pas de les mettre, les enlever, les poser. Ce sont souvent des escarpins à talons aiguilles classiques, vernis rouge ou noir, et des chaussures anciennes, comme si elles avaient appartenu à quelqu’un d’autre.


Dans Café Müller, Meryl Tankard trottine nerveusement sur des talons aiguille mi-hauteur. La chaussure semble dicter la gestuelle du personnage.

Tout à fait. Pina Bausch intégrait totalement la chaussure dans le mouvement du corps. Quelque chose qu’on peut observer dans le quotidien se retrouve théâtralisé, exacerbé. Il en va de même pour les couleurs, qu’elle utilise comme des signes.


Ses pièces se nourrissent de la réalité presque quotidienne du corps social, notamment des rapports complexes des hommes et des femmes. Voyez-vous là un parallèle avec le travail de la mode ?

On dirait effectivement que ses héroïnes sont prélevées dans la rue et, une fois postées sur scène, se mettent tout à coup à danser. Ses pièces exaltent la confrontation du masculin et du féminin, et l’utilisation de “vrais” vêtements, au lieu de costumes de scène, joue là un rôle essentiel. À mes yeux, elle est une sorte de Martin Margiela de la danse, avec cette façon très crue de jouer avec le réel. Je suis aussi fasciné par sa façon de créer une forme d’intemporalité de son discours. On a vu vieillir ses interprètes sur scène et, tout en incorporant le temps biologique, celui du corps, Pina Bausch prenait soin d’extraire les vêtements de la temporalité de la mode, puisqu’on ne saurait dire à quelle décennie ils appartiennent.

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