Rencontres

Portfolio | Romeo Castellucci en 10 spectacles-chocs

Un voyage esthétique — Par Emmanuel Quinchez

Les spectacles de Romeo Castellucci sont des chocs esthétiques : alchimie d’une violence extrême et d’une douceur paradoxale, ils laissent bien souvent une trace indélébile dans la mémoire du public : « Un spectateur doit être secoué avec tout son corps. »(1)

Il était naturel que son travail sur l’origine de la tragédie et sur les forces qui régissent la psyché humaine, son talent pour exprimer les grands mythes de la pensée occidentale dans un langage en phase avec l’imaginaire contemporain, mènent Romeo Castellucci à l’opéra : un genre où ses mises en scène ont d’ores et déjà fait date.

Nous vous proposons de revivre en dix spectacles le parcours d’un génie de l’image.


1 - Genesi. From the Museum of Sleep, d’après la Bible

Créé le 5 juin 1999 au Holland Festival (Amsterdam)

Genesi. From the Museum of Sleep
Genesi. From the Museum of Sleep © Luca Del Pia

Adam se tord de douleur, Ève est amputée d’un sein, des enfants jouent avec des peluches dans un monde lacté. En un éclair, des viscères humains s’abattent comme une pluie divine sur le sol immaculé : c’est le jardin d’Éden selon Castellucci, Auschwitz. La Genèse vue à travers les yeux de Caïn. Dieu a créé l’homme, mais Il l’a créé homicide. En assassinant son frère Abel, Caïn est le premier à vivre l’expérience tragique de l’humanité : celle d’une vie tendue entre un début et une fin où tout acte porte en soi sa charge négative, la puissance du non-être qui menace toute prétention d’existence. C'est avec ce spectacle que le public parisien découvre la poésie ardente du dramaturge italien.


2 - Il Combattimento, musiques de Claudio Monteverdi et Scott Gibbons

Créé pour le Kunstenfestivaldesarts le 5 mai 2000 à Bruxelles

Il Combattimento
Il Combattimento © Luca Del Pia

Pour sa première aventure lyrique, Castellucci choisit de transposer le duel du preux Tancrède contre Clorinde, son amante déguisée en soldat, entre les toiles légères d’une chambre d’hôpital. Dans ce lieu de naissance et de mort, Tancrède et Clorinde ne se reconnaitront qu’à la fin. Derrière le réel, une nécessité naturelle unit ce qui nous apparaît distinct : à l’image de ces croisés qui se battaient autrefois pour Jérusalem et dont la lutte à mort est ici ramenée à une mêlée de spermatozoïdes sur un écran, se battant pour leur survie. Cette vertigineuse exploration clinique dépouille peu à peu la combattante de son armure et le théâtre de ses voiles.


3 - P.6#Paris. Tragedia endogonidia. VI épisode

Créé à Paris le 18 octobre 2003 au Théâtre de l’Odéon (Ateliers Berthier)

P.#06 Paris
P.#06 Paris © Luca Del Pia

Une autre pluie qui, cette fois, fait trembler les tribunes : trois voitures tombent des cintres et s’écrasent violemment sur la scène dans un fracas métallique. Trois coups, comme pour ouvrir le théâtre ou pour marquer la force du destin. Jésus monte sur l’une d’elles, avant d’être emporté par un homme en haut-de-forme rouge. Des drapeaux français sortent des murs et claquent dans l’air. La Révolution ? La Libération ? P.6#Paris est le sixième des onze épisodes de la Tragedia endogonidia – forme évolutive en reproduction permanente – qui ont conduit Castellucci dans toute l’Europe : Cesena, Avignon, Berlin, Bruxelles, Bergen, Paris, Rome, Strasbourg, Londres, Marseille, Cesena. Chaque fois, la même question : comment réinventer et représenter, ici et maintenant, la tragédie ? Et chaque fois, la tentative de s’extraire du white noise assourdissant de la société contemporaine.


4 - Inferno, Purgatorio, Paradiso d’après La Divine Comédie de Dante

Créé le 5 juillet 2008 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes dans le cadre du Festival d’Avignon

Inferno, Purgatorio, Paradiso
Inferno, Purgatorio, Paradiso © Luca Del Pia

Un homme habillé de noir s’avance seul sur l’immense plateau nu de la Cour d’honneur. « Je m’appelle Romeo Castellucci », dit-il. Sept chiens entrent, se ruent sur lui et le dévorent. Impassible, il accepte la douleur en silence. Il est une image, une pure image : Dante. Le poète devant la cité. Ainsi commence Inferno, première partie d’une adaptation de La Divine Comédie pour le Festival d’Avignon. L’œuvre lui offrira de poursuivre sa quête de verticalité sur toute la hauteur du Palais des Papes. Image inouïe : dans l’obscurité, sous le mistral et les cris des martinets, une silhouette gravit à mains nues l’imposant mur de la Cour d’honneur. Jusqu’au ciel, jusqu’aux étoiles qui tombent finalement en une nouvelle pluie : des écrans de télévision qui se brisent sur le sol.


5 - Parsifal d’après Richard Wagner

Créé le 27 janvier 2011 au Théâtre royal de La Monnaie (Bruxelles)

Parsifal
Parsifal © Bernd Uhlig

Si, en 2000, Castellucci s’était déjà essayé au théâtre lyrique avec son Combattimento, il n’avait jamais mis en scène d’opéra lorsque le Théâtre royal de La Monnaie lui propose l’une des œuvres les plus sacrées du répertoire : Parsifal. Au-delà des imaginaires chrétien et médiéval, récusant le figuratisme bruyant, il en offre une vision onirique et métaphysique qui culmine dans la scène du Graal : à l’instant où celui-ci doit s’élever, alors que la musique touche au sublime, de grands rideaux blancs éclairés par une lumière aveuglante occultent la scène. Le sacré irreprésentable ? Par ce geste radical, au demeurant fidèle à Wagner, il explore sous un jour nouveau l’essence de la religion de l'art.


6 - Sul concetto di volto nel Figlio di Dio (en français : Sur le concept du visage du Fils de Dieu)

Créé le 20 juillet 2011 à l’Opéra-Théâtre dans le cadre du Festival d’Avignon

Sul concetto di volto nel Figlio di Dio
Sul concetto di volto nel Figlio di Dio © Christophe Raynaud de Lage

Immense image du Salvator Mundi d’Antonello da Messina (1465) : le visage du Christ. Devant la reproduction du tableau, l’appartement branché d’un vieil homme incontinent. Son fils, à plusieurs reprises, le nettoie et le change jusqu’à finalement renoncer. Dans le silence, il se tapit sous le visage du Christ qui se désagrège. Castellucci a vu dans cette situation tragiquement banale – celle d’un fils accompagnant son père au crépuscule de sa vie – l’un des cauchemars de notre époque. Il y a décelé une question éminemment sensible : sommes-nous encore capables d’aimer ? La polémique survenue lors du passage du spectacle à Paris a voulu faire passer pour un blasphème ce qui était une vision bouleversante de l’un des tabous les plus intimes de notre société.


7 - Le Sacre du printemps, musique de Stravinsky et Scott Gibbons

Créé le 5 août 2014 à la Gebläsehalle Landschaftspark Duisburg-Nord dans le cadre de la Ruhrtriennale

Le Sacre du Printemps
Le Sacre du Printemps © Christophe Raynaud de Lage

Cent ans après la création au Théâtre des Champs-Élysées du Sacre du printemps, manifeste esthétique de Stravinsky et Nijinski qu’il considère comme une « électrocution », Castellucci revisite la notion même de chorégraphie. Dans l’obscurité, de petits points rouges apparaissent : les interprètes sont activés. Des machines. Sur cette musique sauvage, elles déversent en rythme des traits de poussière dans un grand cube étanche. Un texte projeté nous apprendra qu’il s’agit d’une poudre d’os d’animaux, fabriquée industriellement, qui sert ordinairement de fertilisant. Le spectacle est un geste esthétique et politique fort, une lecture contemporaine du sacre : un sacrifice que notre société, qui refuse de voir la mort, a dissimulé. Cette vision, qui se clôt sur l’image aseptisée d’hommes en combinaison ramassant la poussière, évoque directement la Genèse : « Oui, tu es poussière, et à la poussière tu retourneras. »


8 – Orphée et Eurydice, musique de Gluck

Créé le 17 juin 2014 au Théâtre royal de La Monnaie (Bruxelles)

Orphee et Eurydice
Orphee et Eurydice © Bernd Uhlig

Il faut du temps pour réaliser que ce qui se passe sur l’écran, qui couvre le cadre de scène, n’est pas une fiction. On traverse un parc. Au bout d’un chemin de cailloux, un grand bâtiment blanc : un hôpital. Et dans une chambre, une femme immobile. Elle s’appelle Els et souffre du syndrome de Locked-in. Els, filmée en direct, est l’Eurydice de Castellucci. De son lit d’hôpital, elle écoute en direct l’Orphée et Eurydice de Gluck joué dans la salle. Mais Els n’est pas qu’une image, c’est aussi une femme, et c’est précisément ce qui fait d’elle l’une des plus fortes images d’Eurydice jamais produite. Rarement metteur en scène n’avait su transmettre si puissamment l’enjeu de la quête d’Orphée – faire revenir l’être aimé parmi les vivants – et sa réponse : la poésie qui seule permet de ranimer les morts. Par le surgissement dans le théâtre d’une réalité sublimée, Castellucci rend le mythe sensible : il le conduit au plus haut degré d’émotion sans jamais faire quitter le fil du sens qui fait la grandeur de son interprétation.


9 - Schwanengesang D744, musique de Schubert : Schwanengesang (cycle posthume)

Créé le 25 juillet 2013 à l’Opéra-Théâtre d’Avignon dans le cadre du Festival d’Avignon

Schwanengesang D744
Schwanengesang D744 © Christophe Raynaud de Lage

Schwanengesang est un cycle de Lieder de Schubert. Un « récital scénique » qui commence comme un récital. Mais quelque chose ne va pas. Il manque la chaleur du récital. La cantatrice est froide et tendue. Son regard fuit, ses mains tremblent. Le public est mal à l’aise mais la musique sublime de Schubert fait passer la tension de plus en plus palpable pour un engagement artistique. Au huitième Lied, pourtant, tout bascule. La cantatrice craque : elle tombe, crie, se met à pleurer. Et tout se dégrade jusqu’à l’explosion : la douleur devient rage et s’exprime en insultes à l’adresse du public. Image dionysiaque et choquante : cette cantatrice elle-même aspirée dans la mélodie est l’une des propositions les plus originales sur la forme du récital et l’intimité extrême du chant.


10 - Go down, Moses

Créé le 25 octobre 2014 au Théâtre Vidy-Lausanne

Go down, Moses
Go down, Moses © Luca Del Pia

Avant de mettre en scène Moses und Aron de Schönberg pour l’Opéra de Paris, Castellucci avait déjà créé un spectacle sur Moïse. Comme le peuple égyptien, comme les esclaves afro-américains immortalisés par Faulkner qui s’inspire du negro-spiritual Go down, Moses pour écrire son roman, comme tous les hommes de toutes les époques, nous sommes esclaves. Mais de quoi ? Pour le savoir, Castellucci propose une plongée dans l’inconscient de notre temps vers les vertiges de notre civilisation. Le spectacle est une série de fragments – devinettes indécodables – extraits d’un cerveau sous anesthésie : rêve de la vie de Moïse, fantasme d’un nouveau Moïse qui viendrait libérer le monde d’aujourd’hui.

« Go down, Moses ! » (en français : « Descends, Moïse ! ») Car Dieu ne parle à Moïse que dans la solitude et le silence des montagnes du Sinaï où tout se détache sur fond blanc, thème qui sera à nouveau abordé à l’Opéra Bastille.

Le spectacle est aussi l’occasion pour Castellucci de poursuivre sa réflexion sur l’art – assimilé à la religion par la superposition du Veau d’or et des vaches dessinées dans la grotte de Lascaux – qui se confronte ici à une impasse aussi problématique que stimulante pour lui, poète plastique et sonore : l’interdit de l’image incarné par Moïse.

  (1) Dans l’émission Des mots de minuit en 2003.


Emmanuel Quinchez est un ancien élève de Sciences-Po et de l’École Normale Supérieure, diplômé en philosophie contemporaine, il a fondé Miroirs Etendus, structure dédiée à la création d'opéras d'aujourd'hui. Parallèlement à son activité de producteur, il collabore régulièrement avec diverses maisons d’art lyrique (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra de Lille).

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