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Portfolio | Au mariage de l'opéra et de la danse

Iolanta/Casse-Noisette en répétition — Par Dmitri Tcherniakov

Du 9 au 24 mai, Iolanta/Casse-Noisette mêle au Palais Garnier interprètes lyriques et danseurs du Ballet de l'Opéra pour un spectacle qui dépasse les frontières habituelles des genres. Le metteur en scène Dmitri Tcherniakov raconte comment est né ce projet hors-norme. Ambiances de répétition de la nouvelle production, captées en 2016 par les photographes Agathe Poupeney et Éléna Bauer.
Vito Priante, Dmitri Tcherniakov, Joel Lauwers, Anna Patalong, Elena Zaremba, Roman Shulakov, Paola Gardina, Gennady Bezzubenkov, Alexander Tsymbaliuk
Vito Priante, Dmitri Tcherniakov, Joel Lauwers, Anna Patalong, Elena Zaremba, Roman Shulakov, Paola Gardina, Gennady Bezzubenkov, Alexander Tsymbaliuk © Elena Bauer / OnP

Tout a été pensé et relié de manière assez inhabituelle. C’est d’abord l’idée de l'opéra qui a surgi. Un titre russe. Parce que je suis un peu maniaque : j'ai cet objectif fou de mettre en scène la totalité des opéras russes qui m'ont entouré depuis l'enfance. Surtout ceux qui sont méconnus ou inconnus du public européen. J'ai toujours dit que ce projet personnel comptait beaucoup pour moi.    

Paola Gardina, Sonya Yoncheva, Anna Patalong, Elena Zaremba © Éléna Bauer / OnP
Paola Gardina, Sonya Yoncheva, Anna Patalong, Elena Zaremba © Éléna Bauer / OnP © Elena Bauer / OnP
J'ai cherché un opéra qui pourrait former un couple avec Iolanta, ce dernier ne pouvant remplir à lui seul une soirée. J’avais bien sûr en tête qu’historiquement, Iolanta avait été commandé avec le ballet Casse-Noisette par le Théâtre impérial de Saint-Pétersbourg pour être donné en 1892. Allez savoir pourquoi, l'idée de reprendre ce diptyque avait par la suite semblé impossible : ce n'est pas un hasard si, au cours de ces cent-vingt-cinq dernières années, il n'y a eu aucune tentative, ou presque, de réunir ces deux ouvrages.
Arnold Rutkowski, Andrei Jilihovschi, Dmitri Tcherniakov
Arnold Rutkowski, Andrei Jilihovschi, Dmitri Tcherniakov © Elena Bauer / OnP
Après de nombreux essais avec des œuvres allant de Rimski-Korsakov à Schönberg, j'ai dû me rendre à l'évidence : il était impossible de trouver meilleur partenaire pour Iolanta que Casse-Noisette. Surtout quand j’ai compris que ces deux ouvrages de Tchaïkovski appartenaient au même monde, relevaient de la même substance musicale. En consultant les carnets du compositeur conservés aux archives du musée de la ville de Kline, on s'aperçoit que les inspirations musicales pour Iolanta et Casse-Noisette cohabitent sur les mêmes pages, comme les parties d'une même entité. Il s'agissait de ses dernières œuvres pour le théâtre musical. Il les a composées un an avant sa mort : c'est le Tchaïkovski de la sixième symphonie, et Iolanta et Casse-Noisette forment une autre symphonie tragique distribuée entre l'opéra et le ballet. Ces deux histoires si différentes sont liées par la musique.    
© Elena Bauer / OnP

Ce projet est également le fruit de mon désir de marier les genres de l'opéra et du ballet. Ces deux arts si différents coexistent depuis des siècles sous le même toit tout en s’intéressant finalement assez peu l’un à l’autre. Les relier par un même thème, au service d'un objectif commun, m'a paru une idée formidable. C’est la raison pour laquelle, j’ai veillé à ne pas isoler Iolanta de Casse-Noisette par un entracte : il s’agit d’un spectacle, d’une même histoire où le ballet prend le relais en développant ce qui a déjà été dit et entendu dans l’opéra. Mais il le développe à un autre niveau, plus général, en repoussant les limites, en allant au-delà des frontières du thème proprement dit. Je pense que pour tout le monde ou presque, la musique de Casse-Noisette va au-delà d’une simple musique « utilitaire », une musique destinée à accompagner les danses selon le chronométrage précis de Marius Petipa. Cette musique est plus grande que le sujet au service duquel elle existe.

Danseurs du Ballet de l’Opéra
Danseurs du Ballet de l’Opéra © Agathe Poupeney / OnP
Je perçois toujours dans ce que j'entends quelque chose de plus grand et de plus vaste que ce que la scène me présente, comme si le théâtre et la danse étaient incapables d'arriver à de tels sommet, faute d'avoir les outils nécessaires. Dans notre spectacle, nous avons renoncé au sujet traditionnel du ballet inspiré du conte d'Hoffmann et de Dumas. L’idée d'inventer des circonstances scéniques nouvelles pour Casse-Noisette est la conséquence de cette nécessité d'essayer de trouver un procédé pour capter tout ce que l'on entend dans la musique : la douleur, la perte, la peur, la plénitude, l’allégresse débridée, la fragilité, le déchirement, la suffocation, la compassion…    


Dmitri Tcherniakov
Traduction du russe Macha Zonina

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