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Coulisses

Portfolio│Amphithéâtre d’enfer

Machineries dans les entrailles de L’Orfeo — Par Erwan Allainmat

Les artistes de l’Académie de l’Opéra national de Paris sont à retrouver jusqu’au 21 mai à l’Amphithéâtre Bastille dans une nouvelle production de L’Orfeo de Monteverdi. L’œuvre, considérée comme le premier opéra de l’histoire de la musique, nous conte l’épisode mythique du poète Orphée essayant de sauver sa femme Eurydice des Enfers : « J’irai, sûr de moi, aux plus profonds abîmes. Après avoir attendri le cœur du Roi des ombres, je te ramènerai avec moi pour revoir les étoiles ! » (Orphée, acte II). La metteur en scène Julie Berès relève le défi de faire exister un tel univers à l’Amphithéâtre Bastille grâce à un dispositif scénique qui sublime l’hémicycle. Le maître de ces lieux – Erwan Allainmat, technicien machiniste (et non pas Hadès !) – décortique pour nous ce dantesque décor.
La machinerie est l’ensemble des machines et appareils employés pour opérer des changements de décors et produire des effets de mise en scène. En tant que techniciens machinistes, nous opérons toutes ces manipulations et assurons ces effets. C’est la première fois que nous suivons la création d’un opéra à l’Amphithéâtre avec une telle ambition. Avec mon collègue Cédric, nous avons cependant dû travailler très rapidement pour réaliser le dispositif scénique de L’Orfeo et avons commencé le montage deux semaines avant la première.
© Studio j’adore ce que vous faites !

Le décor consiste en une surface qui recouvre tout le plateau : au centre trône une structure en pente, dont les bords sont recouverts d’un faux gazon qui se déroule pour aller fouler les pieds des spectateurs. Pour signifier d’autant plus le jardin mythique, des arbres jalonnent cet espace et sont dispersés dans la salle.     

© Studio j’adore ce que vous faites !

La structure du centre est constituée de différents panneaux assemblés, chaque panneau étant réalisé avec une armature en fer. Le Bureau d’études du génie scénique a conçu cette structure afin qu’elle puisse se soulever dans la deuxième partie du spectacle. En effet, quand Eurydice redescend aux Enfers, la pente s’élève grâce à un moteur situé sous le plateau, et se transforme en une véritable colline dans laquelle la soliste est engouffrée. Nous renforçons la stabilité de l’ensemble avec de grands étais que nous devons placer sous la scène rapidement et sans un bruit. Pour que nous puissions nous déplacer ainsi que les chanteurs, il existe un système de passerelles cachées.

© Studio j’adore ce que vous faites !

Une fois le décor sur pied, nous nous familiarisons petit à petit avec la mise en scène. Pendant les répétitions, nous permettons aux artistes de travailler dans des conditions les plus proches possibles de la première. Nous nous adaptons aux souhaits de la metteur en scène et du chef d’orchestre, en essayant de les faire coïncider autant que possible avec nos contraintes techniques.

© Studio j’adore ce que vous faites !

Notre plus gros défi est la disparition d’Eurydice dans les Enfers. Cet effet est possible grâce à un plancher mobile que nous appelons « tampon », c’est un système dont sont dotés pratiquement tous les théâtres et qui permet de faire des apparitions ou des disparitions. Il a fallu en concevoir un spécialement pour l’occasion. À ce moment du spectacle, la soliste se positionne sur le « tampon », nous enlevons les sécurités qui le maintiennent et le soutenons d’un côté et de l’autre sur nos épaules. Grâce à un contrepoids, nous portons le « tampon » et accompagnons la descente de la soliste.

© Studio j’adore ce que vous faites !

Notre mouvement doit être en accord parfait avec la musique et effectué avec fluidité, la beauté de l’effet en dépend et surtout la sécurité de la soliste qui incarne Eurydice, Laure Poissonnier. Toutes ces manipulations constituent au final une véritable partition qui épouse celle des musiciens et des chanteurs. Pour la respecter, nous sommes en contact pendant tout le spectacle grâce à un casque avec Jean-Louis, le directeur de la scène, qui, la conduite sous les yeux, dirige les techniciens comme un chef d’orchestre.    

© Studio j’adore ce que vous faites !
Pendant la majeure partie de la représentation, nous évoluons cachés dans la colline. Mais dans la troisième partie du spectacle, Jean-Marc l’accessoiriste et moi sommes amenés à réaliser un changement de décor sur scène, à vue. Dans notre jargon, cela s’appelle un « feu », car nous sommes exceptionnellement sous le feu des projecteurs. Dans ce genre d’opérations, nous sommes le plus souvent vêtus complètement de noir pour passer inaperçus mais dans L’Orfeo nous sommes pleinement intégrés à la mise en scène. Costumés, affublés de masques, nous surgissons des profondeurs pour jouer avec les nymphes !    
© Studio j’adore ce que vous faites !

Ce que j’aime à l’Amphithéâtre, c’est le fait de travailler dans une salle de spectacle à taille humaine. Cela ravive la polyvalence du métier de machiniste et l’importance du travail d’équipe. Nous devons trouver des solutions pratiques et gérer la sécurité en étroite collaboration avec tous les intervenants techniques et artistiques et tisser une relation de confiance avec les solistes.

© Studio j’adore ce que vous faites !

La nouvelle direction menée par Stéphane Lissner a décidé de développer une programmation plus importante à l’Amphithéâtre, ce qui est une chance pour nous. C’est une saison de transition où nous sommes de plus en plus mobilisés sur cet espace, avec d’abord Vol retour en décembre, une autre production de l’Académie. Après 11 ans passés à l’Opéra de Paris, je connais comme ma poche le 6e dessous – l’aire de montage située à 40 mètres sous la scène – ainsi que tous les recoins du plateau. C’est un régal de découvrir les potentialités techniques d’un nouvel espace de jeu qui, je l’espère, deviendra une « 4e scène » à part entière.

Propos recueillis par Milena Mc Closkey

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