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Rencontres

Petit pull noir et bottines de cuir

Le Quatuor n°4 d’Anne Teresa De Keersmaeker vu par ses interprètes — Par Inès Piovesan

En 2015, Anne Teresa De Keersmaeker offrait au Ballet de l’Opéra une de ses pièces de jeunesse, qu’elle avait elle-même dansé en 1986. À l’occasion de la reprise du Quatuor n°4, quatre des interprètes de l’entrée au répertoire, qui ont participé cette saison à la conception de l’affiche du spectacle, ont accepté de parler de leur rapport à ce ballet. Si toutes insistent sur sa complexité, elles soulignent aussi le plaisir de retrouver cette œuvre phare, à la fois énergique et gaie. Une pièce de groupe où chacune trouve sa place. Rencontres.

Sae Eun Park

L’entrée au répertoire du Quatuor n°4 représente un moment fort dans mon parcours professionnel et personnel. J’en garde un souvenir à la fois génial mais aussi particulièrement difficile. J’ai eu un accident important pendant les répétitions : j’ai reçu un coup de talon au niveau du front. La blessure était profonde et large. Les pompiers sont venus me chercher, j’ai été hospitalisée, recousue. J’étais à la fois triste et inquiète : le visage est une partie si important pour un danseur.

Je me sentais incapable de revenir pour répéter. Cela m’a demandé du courage et de la volonté mais j’ai fini par reprendre le travail en studio. Avec toujours beaucoup d’appréhension… Finalement, j’ai été plutôt assez fière de moi ! J’ai dansé le ballet et en plus avec beaucoup de plaisir. Après tout ce travail intense nous nous sommes bien amusées.

La pièce est particulièrement difficile à apprendre. Notre formation classique nous oblige à désapprendre pour réapprendre un nouveau langage, très différent, lorsque nous travaillons le répertoire contemporain. Je ne savais pas si j’y arriverais, c’était pour moi un vrai challenge. Je me considère comme une danseuse classique et, dans cette pièce, Anne Teresa nous demandait de nous libérer, d’être à l’écoute de notre rythme, de notre corps. J’ai appris beaucoup de choses sur moi, cela m’a libérée et je ne danse plus de la même manière depuis cette expérience.

Ce « Quatuor » est une pièce de groupe qui nécessite que l’on danse ensemble, dans un même timing, un même style. Anne Teresa nous a beaucoup encouragées, elle nous a fait écouter la musique. La chorégraphie est très écrite, géométrique, presque mathématique, et demande une grande concentration. C’est certainement la pièce la plus complexe que j’ai eu à danser jusqu’à aujourd’hui !

Aurélia Bellet, Sae Eun Park, Charlotte Ranson, Palais Garnier, 2015
Aurélia Bellet, Sae Eun Park, Charlotte Ranson, Palais Garnier, 2015 © Agathe Poupeney / OnP

Aurélia Bellet

Lors de l’entrée au répertoire du Quatuor n°4, je revenais tout juste de congé maternité. Les répétitions ont été difficiles. La chorégraphie tourne beaucoup, ce qui m’a provoqué des nausées et vertiges, au point de me demander si je n’avais pas un problème d’oreille interne… Ce n’est pas une pièce évidente à apprendre. La musique est complexe et il faut l’écouter longuement pour se l’approprier. La difficulté de la chorégraphie tient au fait que, si les phrases se ressemblent, il y a malgré tout toujours quelque chose qui change. Nous étions très concentrées sur l’œuvre, pour éviter les trous de mémoires. Anne Teresa nous a poussées à dépasser cet état pour construire une histoire entre nous. Elle voulait que notre complicité se perçoive même de loin. Ce « Quatuor » est une pièce intime et, dans l’immensité de la salle du Palais Garnier, elle voulait que le public voie que l’on s’amuse, qu’il comprenne la rythmique et les jeux.
C’est aussi un ballet extrêmement physique et le souffle finit souvent par manquer. On marche, on saute, on se redresse continuellement… Heureusement, la musique, punchy, nous entraîne. Malgré la fatigue, il y a le plaisir du dépassement de soi. Souvent, dans les pièces d’Anne Teresa, le travail en studio est laborieux mais on prend énormément de plaisir une fois sur scène ! La première fois que j’ai travaillé avec elle, sur Rain, je trouvais les répétitions interminables. N’ayant jamais dansé son répertoire, je ne savais pas à quoi m’attendre. La belle surprise, la révélation, c’est qu’une fois en scène, libérée de la phase d’apprentissage, on éprouve le plaisir de s’exprimer naturellement, avec sa propre personnalité.

Ce sont tout simplement quatre filles qui jouent avec la complexité de la partition. On joue comme des gamines, tout en étant des femmes qui ont un côté garçonne. C’est plein de contradictions… Les bottines et les grosses chaussettes de montagne donnent un effet chic décontracté, une féminité qui se devine sans être ostentatoire. Le fait d’avoir les cheveux lâchés est plutôt rare pour nous autres, danseuses classiques. Mais le mouvement des cheveux accompagne celui de la nuque et du dos et aide à lâcher prise, à aller encore plus loin dans le mouvement. Il y a un côté enfantin, espiègle, très énergique. Finalement, cela rejoint certaines questions soulevées dans Play d’Alexander Ekman : pourquoi, une fois adulte, on ne joue plus comme des enfants, pourquoi on n’a plus cette énergie ? 

© Sarah Van Marcke / OnP

Juliette Hilaire

J’ai gardé un souvenir très particulier de l’entrée au répertoire du Quatuor n°4. Ce n’était pas une production « habituelle ». La musique de Bartók est assez compliquée, dissonante, presque « tordue » dans la structure. On ne peut pas compter comme d’habitude et on doit vraiment connaître la partition et la chorégraphie par cœur. Il s’agit d’une pièce qu’Anna Teresa a créée avant Rain et Drumming et le vocabulaire n’est pas tout à fait le même. Dans les deux premières, on est pieds nus, il y a davantage d’impulsions, de sauts. Dans le « Quatuor », tout est ramené vers le sol, les mouvements sont plus simples mais les enchaînements plus complexes.

Les costumes sont aussi bien particuliers : ces bottines, avec des gros talons bien lourds nous changent des pointes… Du coup, le rapport au sol n’est pas le même et la façon de se tenir en scène non plus. Les bottines font du bruit et nous nous en servons pour notre rythmique personnelle et pour accompagner la musique.

L’esprit de la pièce est un peu à l’image de la musique, il y a des choses dissonantes : nous sommes autant féminines et sensuelles que fortes et puissantes. Mais ce n’est pas forcément contradictoire ! Il y aussi de l’humour. La musique est parfois légère et surtout, on s’amuse. Le début et la fin du ballet sont comme une déclaration de guerre, mais dans l’enthousiasme. Anne Teresa nous disait d’être comme des amazones.

C’est une pièce équilibrée, chacune a son territoire. En même temps, tout repose sur l’écoute, la cohésion du groupe. Le bruit des chaussures et de la respiration nous y aide. Quand on respire ensemble, on sait qu’on danse ensemble. Au fur et à mesure, se sentir à l’unisson, dans une même énergie devient jouissif.

Ce sont quatre individualités qui dansent ensemble avec beaucoup d’énergie. On est toutes en noir, en bottines, tout est sombre. On pourrait penser que c’est austère mais au contraire, la féminité s’exprime avec enthousiasme, volonté, énergie, sans se prendre au sérieux.

Aurélia Bellet, Charlotte Ranson, Sae Eun Park et Juliette Hilaire en répétition, Palais Garnier, 2018
Aurélia Bellet, Charlotte Ranson, Sae Eun Park et Juliette Hilaire en répétition, Palais Garnier, 2018 © Benoîte Fanton / OnP

Charlotte Ranson

J’étais vraiment heureuse qu’une pièce comme celle-ci entre au répertoire. Son format est très particulier : un quatuor de musiciens sur scène et quatre danseuses en bottines, jupe et pull noir ! La pièce repose sur une énergie commune, un élan et ce n’est pas évident de se mettre au diapason tout en gardant chacune notre propre caractère. Il y a des moments mélancoliques, plus calmes, mais dans l’ensemble, c’est une pièce plutôt gaie. Le dernier mouvement est fort tant physiquement que musicalement : c’est combatif, comme une sorte de provocation joyeuse.

C’est une fois sur scène que la force du ballet s’est révélée. Après les mois de travail, j’ai réalisé qu’une fois la chorégraphie et la musique maîtrisées, il y a une immense liberté. Il faut être rapides, précises et ne surtout pas hésiter. Mais au-delà de ces contraintes, on nous demande juste d’être nous-mêmes et d’être fières de ce que l’on est. C’est très jubilatoire. On réalise à quel point on peut être libres dans nos expressions, dans ce que l’on a envie de dire, à travers nos corps. Il ne faut surtout pas tomber dans la minauderie mais on joue de notre féminité. Anne Teresa voulait que l’on s’adresse au public en leur disant : « Regardez comme on est libres », c’est une prise de position forte. C’est une pièce féministe, mais dans le bon sens du terme : l’idée n’est pas d’être l’égal de l’homme mais d’être une femme en jupe qui peut montrer sa culotte si ça lui chante. Elle n’est ni moins bien ni mieux qu’un homme, juste différente.

On est chacune notre tour responsable d’un mouvement. Le mien débute avec des musiciens qui refusent de jouer ! Je fais claquer mes bottines, ils refusent toujours. Une deuxième fois… Je m’agace, je claque à nouveau mes bottines mais cette fois, il s’agit d’une injonction. Il y a un jeu qui s’établit avec les musiciens qui sont sur scène. Parfois aussi on se regarde, parce que c’est eux qui nous donnent le top : on est dos au public et c’est comme s’ils étaient notre chef d’orchestre. 

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