Rencontres

Patrice Chéreau, mettre en scène l’opéra

Rencontre avec les commissaires de l’exposition — Par Anna Schauder

La Bibliothèque nationale de France et l’Opéra national de Paris présentent cet hiver une exposition consacrée à Patrice Chéreau, de son enfance parisienne marquée par la pratique artistique de ses parents peintres jusqu’aux onze opéras mis en scène sur les diverses scènes lyriques internationales. À travers une sélection de cent soixante pièces, dont certaines sont issues du fonds d’archives Patrice Chéreau conservé à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, l’exposition retrace les grandes étapes de son travail de metteur en scène d’opéra. Rencontre avec les deux commissaires de l’exposition, Sarah Barbedette et Pénélope Driant.


Quel parcours proposez-vous dans cette exposition ?

Sarah Barbedette et Pénélope Driant : Le parcours est organisé en trois temps. D’abord, une section introductive, qui évoque l’univers pictural dans lequel Chéreau a grandi, ainsi que les premières années théâtrales au Lycée Louis-le-Grand. S’ensuit une grande frise chronologique, qui permet d’explorer pour chaque production les différents processus de création mis en œuvre par Chéreau et son scénographe Richard Peduzzi. Enfin, au centre de la rotonde, une grande conclusion thématique, intitulée « La Fabrique de l’opéra », met en lumière la relation ambivalente de Chéreau avec l’opéra, l’importance de son travail de direction d’acteurs effectué avec les chanteurs, ainsi que ses idées sur les rapports entre musique et mise en scène. Pour faire pénétrer les visiteurs dans les coulisses de la création, nous avons choisi des pièces de différentes natures : notes de travail, correspondance, partitions et livrets annotés, études de costumes et de décors, maquettes de décors, photographies, extraits audiovisuels. Une esquisse préparatoire du Radeau de la Méduse de Théodore Géricault, tableau que Chéreau affectionnait tout particulièrement, est également une pièce riche de significations de cette exposition.


Fils de peintres, comédien, metteur en scène de théâtre et d’opéra, réalisateur de films, Patrice Chéreau avait une personnalité très riche... Quelle serait sa signature de metteur en scène d’opéra ?

Chéreau a vraiment abordé l’opéra en homme de théâtre. Quand il a accepté de monter son premier opéra, il nourrissait le rêve que l’opéra pouvait être « une forme encore plus théâtrale que le théâtre lui-même », une sorte de « théâtre chauffé à blanc », poussé à l’incandescence par la musique. Il y a indubitablement un avant et un après Chéreau concernant la direction des chanteurs : il les poussait « aux limites de pouvoir chanter », les dirigeant dans un véritable corps-à-corps pour les conduire vers une incarnation toujours plus sensible, semblable à celle de vrais comédiens. Enfin, il s’est beaucoup battu pour que le chanteur ne paraisse pas regarder le chef d’orchestre. Selon lui, son regard devait être placé en fonction de la situation que traverse le personnage, et non en fonction des exigences techniques induites par le chant.


Quand il dirigeait un opéra, Patrice Chéreau disait qu’il travaillait avec « l’écriture dynamique » de la musique, comment articulait-il le texte et la musique ?

Chéreau associe le texte et la musique de façon très fine : selon lui, l’action sur scène doit provoquer et justifier la musique et non l’inverse. Pour éviter tout pléonasme entre la ligne musicale et l’action scénique, il va parfois jusqu'à presque « contredire » la partition, faisant le choix de montrer sur le plateau un aspect du drame qui n'est pas pris en charge par la musique.

Vue d’ensemble de l’exposition
Vue d’ensemble de l’exposition © Christophe Pelé / OnP

Que peut-on retenir des opéras mis en scène par Chéreau à l’Opéra national de Paris ?

Il faut se rappeler que ses trois productions à l’Opéra national de Paris ont été produites sur la scène du Palais Garnier. À l’Opéra de Paris, Chéreau débute en 1974 avec Les Contes d’Hoffmann, dont il modifie le livret, ce qui lui a valu quelques détracteurs. Dirigée par Pierre Boulez, Lulu (1979) est sa production la plus légendaire pour l’Opéra de Paris, notamment parce qu’il s’agit de la création mondiale du troisième acte, dont l’orchestration n’a pas été achevée à la mort d’Alban Berg. Così fan tutte en 2005, coproduit avec le Festival d’Aix-en-Provence, est sa troisième mise en scène d’un opéra de Mozart. Le travail de Chéreau pour l’Opéra de Paris aura finalement témoigné de différentes approches du répertoire, contrastées. Quant à De la maison des morts, il s’agit de la seule mise en scène qui aura été donnée sur la scène de l’Opéra Bastille – bien qu’il ait eu d’autres projets pour cet Opéra au moment de son ouverture. L’ensemble de la distribution a été conçu avec Patrice Chéreau, avant sa disparition en 2013.


Patrice Chéreau a notamment été décrit par Rolf Liebermann, à l’occasion des Contes d’Hoffmann, comme « l’homme par qui le scandale arrive, mais il s’agissait du bon scandale : celui qui décape et fait s’écailler les mauvaises habitudes ». Comment les mises en scène de Chéreau étaient-elles accueillies par le public d’opéra ?

La première confrontation de Chéreau avec le public, entre autres de l’Opéra de Paris, n’a pas été la plus simple. Selon lui, le public d’opéra ne se renouvelait pas assez et était trop conservateur : à l’époque, beaucoup venaient à l’opéra non pas pour être surpris mais pour se conforter dans une idée préconçue de l’œuvre, à laquelle on ne pouvait pas toucher. C’est l’une des raisons pour lesquelles Chéreau a régulièrement déclaré qu’il ne ferait plus jamais d’opéra. Dans l’exposition, nous avons consacré une vitrine à la réception critique de la Tétralogie de Wagner : au scandale retentissant de la première année en 1976, où Chéreau reçoit des dizaines de lettres insultantes et même une menace de mort, succède un succès mondial en 1980, la dernière représentation étant saluée par plus d’une heure d’applaudissements.


Enfin quelles relations Patrice Chéreau entretenait-il avec les chefs d’orchestre ?

Avec des chefs comme Boulez, Barenboim ou Salonen, il a entretenu des relations très étroites, nourries par un dialogue fécond et fructueux, et un grand respect mutuel. Ces chefs – parmi les plus grands qui soient – ont aussi toujours été de grands défenseurs de la question théâtrale à l’opéra, œuvrant dans une même optique que celle de Chéreau. Pour Chéreau, la question du chef d’orchestre avec qui on lui proposait de travailler était primordiale dans son choix d’accepter ou non de monter une production. Nous avons sélectionné, pour la fin de l’exposition, plusieurs lettres échangées entre le metteur en scène et des chefs d’orchestre, pour souligner à quel point la production d’un opéra est un ouvrage réalisé à quatre mains.

Patrice Chéreau, mettre en scène l’opéra
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