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Paris, décor de fiction au XIXe siècle

La Ville Lumière chez les dramaturges et romanciers

Paris, décor de fiction au XIXe siècle

Dans la production de Simon Stone de La Traviata, les multiples références à la vie nocturne parisienne nous rappellent que la capitale française a inspiré bien des dramaturges et romanciers au XIXe siècle. Chez Hugo, Musset ou Balzac, qui en fit le cadre de La Comédie humaine, Paris se découvre comme lieu et métaphore de grands faits sociaux fictionnels. 


Au XIXe siècle, Paris est une ville en pleine mutation : aux « embellissements » d’Ancien Régime ont succédé d’importants travaux d’urbanisation qui, dès avant ceux du baron Haussmann, modifient la capitale et dessinent l’apparence que nous lui connaissons. Ce Paris tendu entre le passé et la modernité est une source d’inspiration pour les arts, en particulier pour la littérature. Roman, théâtre et poésie en font le décor d’intrigues captivantes. Emblématique de cet usage de la capitale, La Comédie humaine de Balzac. Enfer ou paradis, Paris attire les ambitieux mais broie aussi ceux qui ne savent l’apprivoiser. Entre la dernière page du Père Goriot de Balzac où Rastignac admire « Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine où commençaient à briller les lumières » et la Seine opaque où Javert se précipite à la fin des Misérables de Victor Hugo, Paris offre un décor contrasté, souvent violent. La « ruche bourdonnante » que décrit Balzac a souvent une fonction métaphorique et une signification idéologique dans la fiction : elle reflète les progrès, les révoltes individuelles et les inquiétudes collectives. 

Le Vieux Paris

La passion des écrivains du XIXe siècle pour l’Histoire explique en partie pourquoi la fiction aime à mettre en scène ce qu’on appelle alors « le vieux Paris ». En juin 1832, les spectateurs de La Tour de Nesle d’Alexandre Dumas découvrent avec stupeur la fameuse tour détruite au XVIe siècle. Dans le drame de Dumas, elle est à la fois décor et personnage, mais elle véhicule aussi bien des fantasmes – la légende dit que Marguerite de Bourgogne y consommait ses amants avant de les faire égorger. Dans son œuvre romanesque et théâtrale, Dumas met en scène les espaces fortement connotés : Montfaucon, avec ses gibets et ses pendus, les rives sombres de la Seine, la Place de Grève, théâtre des exécutions publiques jusqu’en 1832. Les trois romans qui composent la Trilogie des Valois de Dumas offrent également une visite guidée de Paris au temps des guerres de Religion. Du Palais du Louvre aux anciennes portes de Paris, le décor parisien se transforme souvent en piège mortel et les hôtels particuliers de La Dame de Monsoreau (1846) sont des lieux d’espionnage et de mystères.

Vigny montre aussi la violence de l’Histoire grâce à la force symbolique des lieux parisiens : au dernier acte de La Maréchale d’Ancre (1831), il représente la rue de la Ferronnerie et la borne où Henri IV a péri sous le poignard de Ravaillac. Dans la même optique, Notre-Dame de Paris est bien plus qu’un édifice religieux dans le roman de Hugo : elle incarne le siècle de Louis XI et le Paris du Moyen-Âge tardif. C’est encore le vieux Paris que met en scène Hugo dans Le roi s’amuse (1832) : « Une grève déserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint-Germain », précisent les didascalies de l’acte IV. Triboulet tire le sinistre fardeau d’un quiproquo dans ce décor ténébreux. L’intérêt dramatique rejoint ici la curiosité pour les vestiges d’une ville qui sont sur le point de disparaître. Car des traces du « vieux Paris » existent encore à la veille de l’haussmanisation et les écrivains se hâtent d’enregistrer ces signes du passé. À propos du suicide de Nerval en janvier 1855 rue de La Vieille Lanterne, un contemporain note que « la ruelle a disparu sous le marteau des démolisseurs, il ne reste plus rien de son escalier rapide et funèbre, rien de la grille où le poète s’attacha par le cou, rien de la muraille qu’il frappa de ses pieds dans le râle de l’agonie… » Et Baudelaire de conclure dans les célèbres vers du Cygne :

Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel).

L'hôtel de Nevers, la Tour de Nesle et le Louvre vus du Pont-Neuf, 1853
L'hôtel de Nevers, la Tour de Nesle et le Louvre vus du Pont-Neuf, 1853 © Bianchetti/Leemage

Rive droite, rive gauche 

Si la fiction peint des lieux qui disparaissent pour en faire des décors saisissants, elle s’empare aussi des réalités urbaines de la capitale moderne. Le Paris du XIXe siècle est le cadre des œuvres à sujet contemporain. Or ce Paris-là est souvent représenté de manière manichéenne. La rive droite et la rive gauche s’opposent.

En pleine expansion, la rive droite sert de décor à des scènes clés de La Comédie humaine. Y vit la bourgeoisie, récemment enrichie dans les sphères du négoce ou de la banque. La rive droite accueille aussi toute une population artiste. Le quartier de la Nouvelle Athènes, créé au début des années 1820, et celui de Notre-Dame de Lorette sont les décors de nombre de romans ou physiologies qui mettent en scène la vie des artistes, des lorettes, des femmes entretenues. C’est d’ailleurs rue d’Antin que meurt Marguerite Gautier dans La Dame aux camélias. Au début du XIXe siècle, on parle d’ailleurs « du boulevard » au singulier, pour désigner les voies larges et arborées qui s’étendent de la Bastille à la Madeleine. Lieu de flânerie très prisé des Parisiens, le boulevard est le décor obligé des romans à intrigue contemporaine. Dans ses Nouvelles, Musset décrit ainsi cet espace à la mode, les cafés en vue où la jeunesse dorée perd son temps, où se rassemblent les dandys de Paris. Y sont édifiés de nombreux théâtres, décor-clé du roman au XIXe siècle : c’est au Théâtre des Variétés que débute Nana de Zola.

Balzac est sans conteste le romancier qui, pour le lecteur d’aujourd’hui, permet de saisir le mieux ce qui oppose la rive droite et la rive gauche. La Peau de chagrin illustre remarquablement l’opposition des deux décors. Dans ce roman publié en 1831, l’argent fructifie rive droite ; banquiers, avoués, mais aussi les tripots du Palais-Royal y prospèrent, de même que la vie d’artiste. Le cœur de Raphaël de Valentin, le héros, bat rive droite : son coup de foudre pour Pauline se produit en effet aux Italiens, salle Favart. La rive gauche, au contraire, renvoie le lecteur au passé. C’est aussi rive gauche, quai Voltaire, qu’il découvre la fameuse peau de chagrin chez un antiquaire. L’aristocratie ancienne, qui occupe les Xe et XIe arrondissements (6e et 7e arrondissements actuels) vit rive gauche. Là s’élèvent les beaux hôtels du faubourg Saint-Germain que décrivent Balzac et Maupassant, plus tard dans le siècle. Les fortunes y sont peut-être moins ostentatoires que rive droite, mais les titres de noblesse plus prestigieux et plus anciens. D’une rive à l’autre, le lecteur peut retrouver dans ses livres une réalité sociale et politique. 

Paris moderne, Paris violent

Le Paris contemporain, tel que la fiction le donne à voir, est bien souvent teinté de violence. Les barricades qui se sont érigées tout au long du siècle forment ainsi les décors de scènes emblématiques. C’est près de la barricade de la rue de la Chanvrerie que meurt Gavroche dans Les Misérables, lors des émeutes républicaines du printemps 1832. Les barricades de 1848 servent également de décor à plusieurs chapitres de L’Éducation sentimentale de Flaubert (1869). S’il est difficile de représenter les barricades au théâtre, pour des raisons autant matérielles que politiques la censure veille , la rue constitue souvent un hors-scène menaçant, dont les déflagrations violentes peuvent surgir sur scène. Une telle violence, liée aux crises politiques survenues entre la Terreur et la Commune, se matérialise dans les décors de rue. Cette prédilection pour ce type d’espace est liée à un phénomène qui préoccupe les contemporains et qu’enregistre la fiction : la montée en puissance de la criminalité et l’émergence de lieux potentiellement dangereux tels les bas-fonds, les égouts, les quartiers interlopes, les barrières de Paris, ancêtres des banlieues. C’est sur cette crainte que se construisent, par exemple, les décors des Mystères de Paris d’Eugène Sue. Dès les premières lignes du roman, le rôle primordial des décors est explicité : « Un tapis-franc, en argot de vol et de meurtre, signifie un estaminet ou un cabaret du plus bas étage. » Ces lieux empreints de crimes et de scélératesse fascinent le lecteur et le spectateur.

L’abominable masure Gorbeau, située « dans les pays perdus de la Salpêtrière », permet à Hugo de peindre l’évolution des quartiers périphériques de Paris et d’en tirer des leçons sur le rapport entre les hommes et l’espace où ils évoluent :

Partout où l’on place, sur la lisière d’une capitale, l’embarcadère d’un chemin de fer, c’est la mort d’un faubourg et la naissance d’une ville. Il semble qu’autour de ces grands centres du mouvement des peuples, au roulement de ces puissantes machines, au souffle de ces monstrueux chevaux de la civilisation qui mangent du charbon et vomissent du feu, la terre pleine de germes tremble et s’ouvre pour engloutir les anciennes demeures des hommes et laisser sortir les nouvelles. Les vieilles maisons croulent, les maisons neuves montent. (Les Misérables, Livre 4, I).

Ce Paris qui s’étend et se ramifie offre de nouveaux décors pour la fiction. Entre les beaux hôtels particuliers de La Maison Nucingen de Balzac, les ruelles coupe-gorge et les ancêtres de nos banlieues, Paris est le décor idéal pour les dramatisations et les fantasmes.

1 Les Faucheurs de Nuit, Paris, Librairie Nouvelle, 1860, p. 2.

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