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Ouvrir grand les yeux

Regard sur « La Belle au bois dormant »

Ouvrir grand les yeux

L’écrivain Stéphane Barsacq revient aux sources mythologiques du conte de Perrault et en retrace l’histoire jusqu’au XXe siècle.

Dès le milieu du XIXe siècle, une question se pose : y a-t-il encore une place pour la poésie dans un monde voué à l’industrie ? Une place pour l’enchantement – promesse d’avenir - dans une société qui porte à son sommet Richard Wagner ? Or Richard Wagner, nous le savons, n’est pas qu’un musicien, c’est aussi un penseur : pour lui, l’amour trouve son terme parfait dans la mort.
Autrement dit, comment réaffirmer les droits de l’esprit d’enfance, soit le génie « recommencé à volonté », si on en croit Baudelaire, dans une société en pleine mutation qui ne jure plus que par le progrès – qu’importe que celui-ci se fasse au détriment des campagnes qui se vident et des villes qui attirent les pauvres.
Grandes questions dont les échos se retrouvent dans les œuvres des créateurs de ce temps.

À y regarder de près, La Belle au bois dormant et sa mythologie, qui puise dans la légende des Sept Dormants d’Ephèse, sont au cœur de ces débats. On le voit avec l’œuvre de Piotr Ilyitch Tchaïkovski, un musicien en débat avec la culture allemande, non moins qu’avec la nécessité de s’affirmer contre Richard Wagner. Léon Bakst, le peintre-phare des Ballets russes, qui avait connu Tchaïkovski en 1890, à la création du ballet, écrit ainsi dans un texte de présentation en 1921 :
« Que dans la grande lutte entre la mélodie et le thème musical ce Wotan doctrinaire, sans l’agiotage de Bayreuth, soit déjà éclipsé par les amants de la musique, par Mozart et Haydn, nul doute. Il n’est pas possible, selon l’expression de Stravinsky, de préférer le celluloïd à l’écaille, de jouir du thème autant que de la poésie. Je n’ai jamais craint de dire mon opinion personnelle, même à rebours du courant, et je confesse sans être paradoxal qu’à côté des flots libres et généreux de la mélodie de Tchaïkovski, le « thématisme », combien remâché de Wagner me paraît cérébral et pompier ! »[1]

Mais faisons une brève halte, de nature à éclairer les enjeux les plus profonds, les plus mystérieux du ballet - des enjeux à l’origine sacrée. En 1871 déjà, dans Les Déserts de l’amour, Arthur Rimbaud fait une citation de la légende des Sept Dormants d’Ephèse - une légende qui précède La Belle au bois au dormant :

Des rêves suivants, - ses amours ! - qui lui vinrent dans ses lits ou dans les rues, et de leur suite et de leur fin, de douces considérations religieuses se dégagent - peut-être se rappellera-t-on le sommeil continu des Mahométans légendaires, - braves pourtant et circoncis !

Les Sept Dormants d’Ephèse sont communs aux cultures chrétiennes et musulmanes. Louis Massignon est allé jusqu’à les rapprocher pour créer en juillet 1954 un pèlerinage catholico-musulman dans les côtes d’Armor, dans la chapelle dite des Sept saints, située entre Saint-Brieuc et Morlaix. Que raconte cette légende ? L’histoire de sept jeunes hommes du IIIe siècle qui résistèrent aux persécutions de l’empereur Dèce, qui voulait les contraindre à « la paix des dieux », autrement dit au culte des idoles. Portés par leur croyance dans le vrai Dieu, ils refusèrent d’abjurer leur foi. C’est alors qu’ils se réfugièrent dans une caverne qui se referma sur eux. Ils y passèrent trois cents ans à dormir d’un sommeil bercé par un Ange. À leur sortie, ils eurent la surprise de constater qu’ils n’étaient plus persécutés, que leur ennemi était mort et défait et, en conséquence, que la vie allait reprendre son cours. Cette légende se retrouve dans le Coran à la sourate 18 - dite de « la caverne. »

Dans un autre poème, Jeunesse, Rimbaud raconte l’essentiel de ce que découvre le fait, après s’être éveillé, d’ouvrir grand les yeux, soit le projet même de toute œuvre de poésie :

Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles.

Ce qui a fait la fortune de la légende des Sept Dormants d’Ephèse, c’est que, contrairement à d’autres légendes qui ont traversé le Moyen Âge, en particulier celle de Tristan et Yseult, que ressaisit Wagner quelques années seulement avant que Tchaïkovski ne fasse sien l’argument de La Belle au bois dormant, c’est que la mort n’y est pas une fatalité en marche. Dèce aurait dû tuer les jeunes gens, de même la destination première du maléfice  était de provoquer la mort de la princesse : or, dans les deux cas, le sommeil doit être considéré comme une fin de non-recevoir au destin. Plutôt que la mort, un monde neuf.
La princesse endormie,  Edward Burne-Jones. Étude pour « La Belle au bois dormant »
La princesse endormie, Edward Burne-Jones. Étude pour « La Belle au bois dormant » © Sotheby's / akg-images

Comment la légende des Sept Dormants d’Ephèse a-t-elle traversé le temps jusqu’à se transformer dans ce conte qu’a fixé Charles Perrault ? Nul ne le sait. Nombre de versions antérieures existent. Mais pour nous, impossible de ne pas voir cette histoire sans Perrault, autrement dit sans le style Grand Siècle. Mais aussitôt il faut ajouter que le conte est lui-même indissociable des gravures de Gustave Doré, comme de la musique de Piotr Ilyitch Tchaïkovski et des décors et des costumes de Léon Bakst. Autrement dit, venue de très loin dans le temps, nous voyons une légende en mouvement, qui s’augmente de chaque nouvelle « lecture » ; une légende dans laquelle toutes les strates se maintiennent et jouent les unes avec les autres, en fusionnant les époques. D’ailleurs n’est-ce pas ce qu’avait pressenti Léon Bakst quand il définissait son travail ?

C’est un délice, à mon gré, que d’avoir à composer, ainsi que j’ai tenté dans La Belle au bois dormant, des costumes d’un XVIIe siècle mélangé du XVIe, avec un rien de XVIIIe et pas mal de Moyen Âge ; des seigneurs d’un Louis XIV un peu polonais, ou une Schéhérazade espagnolisante. Je crois aussi que toute situation tragique, dans la vie comme dans l’art doit être soutenue, renforcée, et en même temps rendue plus concentrée, plus secrète, par l’opposition d’une situation ironique ou très voluptueuse, au besoin bouffonne.[1]

Autre trait qui ne manque d’étonner : le fait que la version de Tchaïkovski, et partant celle de Walt Disney, se termine par un final grandiose, qui n’est autre que la reprise d’une chanson française bien connue : Vive Henri IV ! Alors que le ballet s’achève, les accords se font majestueux. Mais qui se souvient des paroles ?

Vive Henri IV !
Vive ce roi vaillant !
Ce diable à quatre
A le triple talent
De boire et de battre
Et d'être un vert galant.

Ces paroles sont d’ailleurs commentées avec drôlerie dans Guerre et Paix : « Cela sonne bien, tout de même ! » Tchaïkovski connut-il cette chanson en lisant le chef-œuvre du comte Tolstoï ? Est-ce, comme pour l’écrivain, une trace restée vivace du passage des troupes françaises en Russie en 1812 ? Comme toute origine, celle-ci se perd fatalement : elle s’est métamorphosée.

L’essentiel – car on pourrait continuer - est que La Belle au bois dormant est une citadelle en devenir depuis plus de mille ans, mêlant traditions, légendes et sortilèges qui n’en ont pas fini de se renouveler comme toute œuvre majeure qui cerne l’inquiétude, mais aussi l’espérance des humains. On peut dire qu’il y va d’une parabole : où il importe de voir alors que l’amour est désigné comme le monde du vrai et de la lumière, par opposition à ce qui le contraint, soit le monde du faux et de l’obscurité, ce monde du demi-sommeil d’où la princesse est tirée par un baiser salvateur. Plus haut, on peut dire qu’il y va d’une allégorie, ce que la psychanalyse a valorisé - dira-t-on à l’excès ? -, comme s’il s’agissait de déchiffrer une énigme, en ramenant ce qu’elle a d’inconnu au connu pour le neutraliser. Un premier exemple ? Qui n’a vu que le fuseau est de nature phallique ? Par ailleurs, il est assez clair que le conte, fidèle à une injonction morale, est une invitation à se marier jeune, sans quoi le risque brandi pour les jeunes filles est de terminer comme les mauvaises femmes du conte : la vieille fée non invitée qui jette un sort, expression de la jalousie, la fileuse dans le donjon qui prête son fuseau, la reine ogresse qui poursuit l’héroïne. C’est alors qu’il faut préciser que la force de La Belle au bois dormant est toute autre : elle appartient au mythe, au même titre que le rêve de Faust ou que l’histoire immémoriale de l’oiseau Phénix qui renaît de ses cendres. Qui est cette jeune princesse reposant pendant un siècle au fond d’une forêt impénétrable dans un château où le temps est subitement aboli ? Quel est ce pouvoir magique qui permet de défier l’avancée de la mort ? C’est le pouvoir venu du plus profond du désir. Il est le propre de la poésie. Comme les Sept Dormants d’Ephèse, la princesse se coupe du monde : elle se recueille en elle-même ; elle se replie sur son intériorité pour engendrer un monde plus intense, par cette sorte de sommeil, en un sens, éveillé qui est le sien, qui est aussi celui des romantiques allemands et celui de Rimbaud.

Parfait représentant des Lumières, et plus encore du classicisme, André Chénier disait, au sujet de Perrault, héros par excellence de l’esprit moderne, ne pouvoir souffrir la « démence » de ces ouvrages montrant « jusqu’où l’esprit humain peut aller quand il marche à quatre pattes. » Mais ce dont il est question est d’une toute autre nature, qui appelle précisément la danse, à l’appel de l’esprit de poésie : l’envol hors de toute pesanteur, le retournement de la fatalité, jusque dans la réversibilité du temps – tout ce que tolère, mieux : tout ce que révèlent les puissances conjuguées de la nuit et du rêve. Perrault tend la main à la musique de Tchaïkovski, et celle-ci à tout ce que le corps a de musical, pour approcher l’indicible. À la mort des amants dans l’univers masculin de Tristan et de Roméo répond la survie d'Aurore et du Prince dans le rêve savamment mûri de la princesse. La puissance du filtre wagnérien s’évanouit enfin devant l’enchantement même.

[1] Léon Bakst, « Tchaïkovski aux Ballets russes », Comoedia, 9 octobre 1921
[2] « Bakst parle », Comoedia, 13 novembre 1921


Ecrivain, Stéphane Barsacq a publié, entre autres, des essais sur la musique (Johannes Brahms, Actes Sud, 2008), la philosophie (Cioran, Ejaculations mystiques, Seuil, 2011) et la poésie (Rimbaud, Celui-là qui créera Dieu, Seuil, 2014).

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