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Opéra et cinéma

Unions multiples — Par Benoit Basirico

Le cinéma a toujours emprunté à d'autres disciplines artistiques, l’opéra n’est donc pas exempt. De Visconti à Bertolucci, de Scorsese à Coppola, de De Palma à Bergman, les grands réalisateurs à avoir entretenu des liens privilégiés avec l’opéra sont nombreux. Il serait chimérique de procéder à un relevé exhaustif, mais tentons de dégager les divers types de correspondances.


L’union la plus totale est l’adaptation d’un opéra entier. Le producteur Daniel Toscan du Plantier (1941-2003) s’en est fait une spécialité et parlait de “Film d'opéra”. Il a pu produire les films de Joseph Losey (Don Giovanni, 1980), de Frédéric Mitterrand (Madame Butterfly, 1995) ou encore de Benoît Jacquot (Tosca, 2001). Il ne s’agit pas là d’un vulgaire théâtre filmé, mais bien d’œuvres cinématographiques à part entière, où les cinéastes ont leur liberté de création même s’ils se confrontent à la contrainte de l’adaptation (la fidélité au texte, le respect de l’unité interne...). Joseph Losey a pour son Don Giovanni, dans un souci de réalisme, demandé à ce que les récitatifs et le clavecin soient interprétés sur le tournage en prise de son direct. Dans cette démarche, on peut aussi citer le chef-d’œuvre suédois d’Ingmar Bergman La Flûte enchantée (1975) qui propose une correspondance audiovisuelle totale avec le spectacle lyrique de Mozart.

Le mariage entre le cinéma et l’opéra est aussi une affaire de décor. Les blockbusters américains ont pu y inscrire leurs morceaux de bravoure. Dans le 22e James Bond (Quantum of Solace, de Marc Foster, 2008), une fusillade éclate pendant la représentation de l’opéra Tosca de Puccini. Dans Mission impossible : Rogue Nation (de Christopher McQuarrie, 2015), Tom Cruise pourchassé par la CIA amène son ancien collègue à l'opéra de Vienne où l’on peut entendre le Turandot de Puccini ou Les Noces de Figaro de Mozart. Sherlock Holmes n’y échappe pas (Sherlock Holmes: A Game of Shadows de Guy Ritchie, 2011) lorsqu’il se rend à l'Opéra de Paris où se joue le Don Giovanni de Mozart. Francis Ford Coppola a été le plus gourmand en tournant pour Le Parrain 3 (1990) une scène finale de 45 minutes dans l'opéra de Palerme avec la représentation du prélude du Cavalleria rusticana de Pietro Mascagni. Cet emprunt célèbre marqua d’ailleurs le centenaire de la pièce créée en 1890. Cet Intermezzo fait également partie de Raging Bull (1980) de Martin Scorsese et du générique final du Bossu (Philippe de Broca, 1997).
Marie Antoinette, 2006, réalisation Sofia Coppola
Marie Antoinette, 2006, réalisation Sofia Coppola © Collection Christophel

L’opéra peut épouser l’époque où se situe un film. Avec son portrait du peintre William Turner, Mr. Turner (2014), le cinéaste anglais Mike Leigh fait entendre Nabucco (1842) de Verdi. Pour Vatel (2000) dont l’action se situe en 1671, Roland Joffé convoque Les Indes galantes (1735) de Jean-Philippe Rameau. De son côté, l’Américaine Sofia Coppola s’est amusée dans son Marie-Antoinette (2006) à mélanger les repères historiques, en associant des titres de Jean-Philippe Rameau (comme Castor et Pollux) avec les anachroniques The Cure et New Order, pour faire dialoguer les époques.

Des personnages incarnent l’opéra. La soprano Wilhelmenia Fernandez interprète la diva Cynthia Hawkins dans Diva de Beineix (1980) et interprète l’air de La Wally d’Alfredo Catalani. Agnès Jaoui est professeur de chant dans son film Comme une image (2004) et exploite le répertoire vocal de Mozart (Così fan tutte), d’Offenbach (Les Contes d’Hoffmann), ou de Haendel (Rodelinda). Dans To Rome with Love (2012), Woody Allen est metteur en scène d'opéra et dirige Tosca et Turandot (Puccini). Parmi les personnages inspirés de musiciens réels, on décèle Wagner au second plan dans Ludwig (1973, Luchino Visconti), évocation du roi de Bavière fan de Richard Wagner, dont on entend les opéras Lohengrin et Tristan et Isolde. Dans Le Roi danse (2000) de Gérard Corbiau, derrière le rôle-titre de Louis XIV se cache Jean-Baptiste Lully. Ces personnages historiques ont fait naître des “biopics”. Dans ces films biographiques, l'idée est moins de filmer la musique que d'exalter la figure du génie. Le fantasque Amadeus (1984, Milos Forman) dirige ses pièces d’opéra (Les Noces de Figaro, Don Giovanni...). Dans la biographie romancée du castrat Farinelli (1994, Gérard Corbiau), les compositeurs Haendel, Porpora et Pergolèse sont mis à l’honneur. La biographie de Maria Callas dans Callas Forever (2002, Franco Zeffirelli) est construite autour de la représentation de Carmen (Bizet). Plus récemment, dans la comédie dramatique Marguerite (2015, Xavier Giannoli), la cantatrice “qui chante faux”, Marguerite Dumont, (Catherine Frot) interprète notamment Norma de Bellini, air technique qu'elle interprète difficilement.
Closer (Entre Adultes Consentants), 2005, réalisation Mike Nichols
Closer (Entre Adultes Consentants), 2005, réalisation Mike Nichols © Collection Christophel

Une correspondance narrative peut s’opérer lorsqu’un réalisateur tisse un lien entre la trame de l’opéra et son scénario. Les chassés-croisés amoureux de Sunday Bloody Sunday (John Schlesinger, 1971) et Closer (Mike Nichols, 2004) entrent en écho avec la présence musicale de Cos fan tutte (Mozart) et ses croisements sentimentaux, ce qui confère au sujet une intemporalité. Dans la comédie musicale Moulin Rouge (2001), Baz Luhrmann propose sa vision modernisée de La Traviata de Verdi en reprenant le récit, sans la musique (remplacée par de la pop).

Sur un plan strictement musical, dans Excalibur (1981), John Boorman puise dans la musique de Wagner pour définir des thèmes récurrents (la marche funèbre de Siegfried apparaît à chaque présence de l'épée, et le prélude de Parsifal lors de la quête du Graal). L’union entre l’opéra et le cinéma peut devenir fusionnelle. L’ouverture de Guillaume Tell (Rossini) popularisé par Kubrick dans Orange mécanique est reprise dans une version accélérée et remaniée par Wendy Carlos. Ce même morceau fait office de thème pour The Lone Ranger (Gore Verbinski, 2013) et est repris par le compositeur Hans Zimmer dans sa partition. Pour A Dangerous Method (de David Cronenberg, 2011), Howard Shore a construit sa propre partition à partir des leitmotive de Siegfried. La frontière entre la musique existante et la création originale s’estompe.

L’alliance de l’art lyrique avec le cinéma, parfois explicite comme dans l’adaptation directe, n’en est pas moins un soutien dramatique invisible. Il élève les émotions du spectateur. Les deux arts y trouvent un épanouissement mutuel, au service d’une même transcendance.

Benoit Basirico est un spécialiste de la musique au cinéma,  il est fondateur du site Cinezik.fr dédié à la musique de film, chargé de cours à l’Université de Paris I, animateur et programmateur d'une émission sur Aligre FM (2015-2016) et co-auteur de l'ouvrage "Musique & Cinéma, le mariage du siècle" dirigé par N.T. Binh (Actes Sud).

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