Regards

Onéguine

ou les deux humiliations — Par Nicolas Cavaillès

Déclarant à Onéguine son amour, Tatiana pose un geste dont l’écrivain Nicolas Cavaillès s’empare. Il en fait le thème initial de variations autour de la gravité des corps. Dans le dialogue silencieux de ces postures, chaises et bancs acquièrent une noblesse nouvelle. 


Tatiana passe son temps assise : elle rêve en silence, tristement, assise à la fenêtre de la demeure parentale, devant la morne campagne où elle a grandi, où elle attend ; assise à sa table, dans sa chambre, elle s’observe avec pitié dans son miroir ; assise dans les banquets auxquels la condamne sa condition de jeune fille nubile, puis d’épouse de haut rang, mariée de raison, elle s’ennuie en souriant. Seuls l’amour, son impatience, ses fièvres et ses insomnies auront mis Tatiana debout : elle ne se sera levée qu’une seule fois dans sa vie, pour ce court épisode tragique résumé par le nom d’Eugène Onéguine, et que l’on pourrait sous-titrer les deux humiliations. N’eut-elle pas raison, l’ingénue, de se dresser comme elle le fit alors, dans toute la fraîcheur et la spontanéité de sa soudaine passion ? Pourquoi aurait-elle dû avoir honte ? Mais elle s’empressa de s’asseoir à nouveau, pour écrire à Onéguine une malheureuse lettre qui disait tout, et fit tout manquer. Quelle humiliation s’ensuivit !

Onéguine, lui, ne s’assied jamais ; aussi éconduit-il debout la jouvencelle dont il a lu l’audacieuse lettre et qu’il est allé trouver chez elle, dans le bois adjacent sa demeure, dans le jardin de son enfance riante et de son adolescence romantique. Elle est assise : l’ayant vu arriver de loin, l’émotive s’est laissée choir sur un banc providentiel. Venu la débouter, Onéguine ne s’assoit pas à côté d’elle, ne cherche nullement à la consoler, au contraire : dans l’ambivalence de ses sentiments envers elle, dans sa froide empathie, il veut surtout lui donner une leçon. Cynique et puissant, debout et droit, le jeune baryton blasé afflige à la jolie vierge assise une « confession » masochiste : Je ne pourrais aimer que vous, Tatiana, mais le bonheur m’est inaccessible, et la routine tuerait notre mariage… Discours péremptoire mais lucide, et dont les ricochets agressifs clouent le cœur naïf sur place : Tatiana ne trouve rien à y répondre, elle reste assise, paralysée par ce qu’elle entend ; c’est Onéguine qui, son propos achevé, la relève de son banc pour mettre fin à la torture. La scène est pire qu’un duel, où les adversaires dans leur vanité sont encore face à face, sur un apparent pied d’égalité ; ici, Onéguine œuvre avec une facilité presque immorale : il écrase celle qui s’est explicitement confiée à lui, il répond à ses sentiments de jeune chatte cherchant une caresse par le sermon soupesé d’un soi-disant maudit. L’affaire est réglée en cinq minutes. Tout y est très convenu, chacun joue son rôle, et pressent dans son for intérieur l’absurdité de ce fiasco, mais dans leur manque d’expérience, dans la raideur de leur âme juvénile, Onéguine et Tatiana vont jusqu’au bout : elle accepte d’être piétinée, et il la piétine ; chacun se voue à une vie ratée.

C’est lui qui le regrettera le plus… Onéguine n’oubliera jamais comment Tatiana, étourdie par sa propre hardiesse et par ses émotions, se laissa tomber sur le banc, le jour où il vint l’éconduire : malgré toutes ses émotions brouillonnes, c’était la chute d’une reine… Elle tombait pour lui, mais à la manière qu’elle eut alors de tomber, de se laisser tomber, il sentit indistinctement, sur le moment, et comprit plus tard très clairement, que cette pauvre naïve assise sur son banc bucolique valait infiniment mieux que lui, qui resterait toujours debout, figé par la honte et par la haine de soi, attisant toujours plus en lui la peur informulée qui l’empêche de s’asseoir : la pensée de l’absence de chaise derrière lui.

Il faut dire qu’il traîne dans le fond de l’esprit d’Onéguine une curieuse blague russe d’antan, héritage de ses années de formation, une devinette anecdotique qui a néanmoins structuré à jamais sa compréhension du monde. La voici, cette énigme légère : Quand un groupe de femmes entre dans la loge impériale du théâtre, comment savoir à coup sûr laquelle d’entre elles est la reine, l’impératrice, la tzarine ? – Avant de s’asseoir, toutes les femmes vérifient leur chaise, y posent une main ; la reine, elle, s’assoit sans regarder derrière elle. Plaisanterie tout juste bonne pour l’éducation des jeunes filles peu dégourdies, certes, et pourtant ! Le fier misanthrope, le simili-nihiliste Onéguine doit beaucoup à cette leçon oubliée. L’amour, l’espoir, Dieu même et le sens tant recherché depuis si longtemps, le sens de la vie : ne sont-ce pas autant de chaises sur lesquelles nous espérons prendre place et trouver un peu de repos, de soutien ou de protection ? Mais si nous doutons de ces chaises, nous ne pouvons nous y asseoir, et nous restons debout, perdus et ridicules, comme celui qui, pendant la liturgie, au concert ou bien à un dîner, se tient encore droit sur ses pattes quand tout le monde s’est assis. La difficulté vient précisément de ce que, pour nous asseoir sur ces chaises, comme des rois, comme des reines, nous devons y croire : nous devons être intimement persuadés que la chaise est là, derrière nous, puisque nous voulons qu’elle y soit. Quand bien même il n’y aurait pas de chaise, il suffit de se laisser choir en voulant qu’il y en ait une, pour que la chaise soit : ainsi font les reines, ainsi font les rois.

Onéguine manqua de souplesse ou de foi. Quoi qu’il en fût, tout s’éclaira, toute lumière fut faite sur l’ironie de son mauvais destin, quand plus tard ce Pétersbourgeois solitaire fut amené par hasard à errer dans le palais d’un prince moscovite et qu’il y revit Tatiana : assise au cœur du noble salon, assise là avec autant de simplicité que de majesté, avec autant de calme que d’indifférence. Humilié à son tour, mortifié, conquis pour toujours par l’ancienne petite amoureuse dont il avait dédaigné les élans irréfléchis, Onéguine s’exclama : « Царицей кажется она ! » « Tsaritsei kajetsia ona ! » « Elle a l’air d’une reine ! » 


Elle s’était crue victime,
Il s’était plu en bourreau ;
Elle s’assit en tzarine,
Tandis qu’il restait debout
Comme un idiot.

Nicolas Cavaillès

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