Rencontres

On a passé une heure avec Thomas Lebrun

Le metteur en scène des Fêtes d’Hébé — Par Simon Hatab

Lorsqu’on assiste à une représentation d’opéra, on aime parfois se remémorer depuis combien d’années l’ouvrage n’a pas été programmé. Les spectateurs qui s’essaieraient à ce jeu de mémoire dans le cas des Fêtes d’Hébé risqueraient fort de mettre quelque temps à trouver la réponse : l’opéra-ballet de Rameau n’a pas été donné en version scénique depuis 247 ans. Et fait un retour remarqué dans une mise en scène dansée du chorégraphe Thomas Lebrun pour l’Académie.

En guise de note d’intention pour le programme, Thomas Lebrun a écrit un texte plus poétique qu’explicatif qui commence en ces termes :
« Il y a l'amour,
Il y a la guerre,
Il y a des mensonges,
Il y a des non-dits, des jeux de pouvoirs...
Finalement, on est bien en phase avec notre époque avec ces
Fêtes d'Hébé. »
Faut-il voir dans cette forme versifiée un clin d’œil malicieux à l’ouvrage de Rameau – tour à tour épique, lyrique et pastoral – dont la forme résiste depuis 247 ans à toute tentative de mise en scène. Créé à l’Académie royale de Musique de Paris le 21 mai 1739, Les Fêtes d’Hébé ont connu un grand succès, assurant au compositeur ses lettres de noblesse après le scandale d’Hippolyte et Aricie et des Indes galantes. S’appuyant sur un livret conçu avant tout pour faire briller le chant et la danse, il donne libre cours à son génie. De fait, difficile de résister à cette musique qui dissimule sous ses lignes mélodiques des merveilles harmoniques et fraye un chemin vers le classicisme allemand. Outre les chanteurs de l’Académie, elle est pour cette recréation à l’Amphithéâtre servie par les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles et les musiciens du Royal College of Music de Londres, sous la direction musicale de Jonathan Williams.

Je suis parti d’impressions très simples. Une couleur par entrée. Bleu, rouge, jaune. Thomas Lebrun
On a beau être de ceux qui pensent qu’il n’est pas besoin de raison pour faire la fête, force est de reconnaître que si Les Fêtes d’Hébé est resté si longtemps sans être porté à la scène, c’est sans doute à cause de l’indigence de son livret : l’ouvrage comprend un prologue et trois entrées dont chacune est dédiée à une composante de l’art lyrique : la poésie, la musique et la danse. Quant à l’argument, en voici la substance : Hébé, déesse de la jeunesse, harcelée par les Plaisirs, est obligée de fuir l’Olympe pour trouver son salut dans les bras de l’Amour. Le spectacle retrace les victoires successives de ce dieu. Un simple « prétexte » pour Thomas Lebrun qui a décidé d’en faire table rase : « Aujourd’hui, on ne peut pas représenter littéralement le départ à la guerre, la naïade sauvant les héros du naufrage ou le dieu descendant des cintres sur sa machine… » Le chorégraphe a décidé de situer sa « fête » dans les années 50 façon comédie musicale, auxquelles sa costumière a ajouté une touche antiquisante : « Je suis parti d’impressions très simples. Une couleur par entrée. Bleu, rouge, jaune. » Il a aussi pris soin de disposer tout autour du plateau de petits cubes blancs sur lesquels les interprètes viennent s’asseoir par moment pour regarder la scène, comme si ces personnages qui cherchent à s’étourdir dans la fête demeuraient éternellement spectateurs d’eux-mêmes.
Les Fêtes d’Hébé
Les Fêtes d’Hébé © Studio J’Adore Ce Que Vous Faites !
Lorsqu’on lui demande s’il a cherché un fil dramaturgique dans cette suite de tableaux, le chorégraphe reste évasif : « Le livret laisse entendre que les différents arts sont séparés – la poésie, la musique, la danse. Ce n’est pas vrai : les trois arts sont constamment mêlés à l’intérieur des différentes parties du spectacle. S’il doit y avoir un fil conducteur, pour moi, c’est celui-ci. » Tout est dans tout. Le filage auquel on assistera précisera cette réponse : la danse est pour beaucoup dans la continuité et dans la cohérence du spectacle. Thomas Lebrun a chorégraphié tous les déplacements des chanteurs de l’Académie : « Je ne leur ai pas dit quand ils devaient lever le bras ou par quel geste ils devaient exprimer la colère. J’ai cherché à construire un espace chorégraphique au sein duquel chacun a ensuite pu trouver son propre langage, sa propre simplicité. » En plus des chanteurs, six danseurs sont présents sur scène.. Dès l’ouverture, la chorégraphie s’immisce dans le spectacle comme un fil par le chas d’une aiguille. Pour ne plus quitter la scène. Dans l’apparat de la fête, le chorégraphe n’aime rien mieux que de chercher la distance, le décalage, l’ironie, le sourire en coin, la révérence et l’irrévérence. « Une certaine forme de décadence également. » La fête est souvent le revers de la guerre. On fait la fête pour oublier quelques heures l’état du monde. Ce qui ici encore s’avère cruellement actuel.

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