Regards

Nuit transfigurée

Comme vaine poussière au soleil — Par Sarah Léon

Tristan et Iseut. Isa et Tristan. De la légendaire passion amoureuse dont Wagner fit un aussi mythique opéra, la jeune auteur Sarah Léon décide de transposer les héros dans un paysage d’hiver contemporain, où le froid finit de glacer le cœur brisé d’une jeune femme en délire. Délire amoureux, puisque le beau Tristan semble avoir trahi un pacte amoureux. De leur rencontre au Longing Bar, arrosée d’un philtre irlandais, à leurs échanges passionnés, Isa ne cesse de tenter d’y déceler la tromperie et le mensonge. Un triangle amoureux vient alors sceller à jamais le destin des héros. Seule, Isa fuit son amour pour mieux hurler son désespoir.    


Fuir. Fuir ce bar, cette ville, ces regards narquois ou compatissants, me fuir moi-même dans la neige et la nuit, marcher sans fin, m’épuiser sur les trottoirs verglacés, jusqu’à ne plus penser, à rien et surtout pas à toi dont les yeux et la voix et les mains me caressent encore – toi – toi au piano, rieur, insouciant, toi si jeune, toi – Tristan – l’aimé, l’infidèle, le merveilleux Tristan...

Fuir, fuir ces images qui tournoient dans ma tête comme les flocons autour des réverbères, ces larmes qui gèlent sur mes joues, ces lambeaux de souvenirs désormais déchiquetés. Fuir cette musique encore, vénéneuse, obsédante, et ce trou noir qui grandit en moi, cherche à me dévorer de l’intérieur, toujours plus insatiable et plus fort. Si encore il s’étendait en silence, comme une flaque grandit derrière un pétrolier, sombre et sournoise – mais non : il est plutôt comme un animal qui déchire les entrailles et s’en repaît, et fait hurler de douleur, à genoux dans la neige.

Plus jamais. Plus jamais nos soirées au Longing Bar, plus jamais la lumière rose et tamisée du Nirvana, plus jamais ton sourire de l’autre côté du comptoir. Et ces nuits où tu m’apprenais à égrener quelques notes sur le clavier, et où je te regardais, fascinée, dans la pénombre, improvisant sur les thèmes que proposaient les clients. Et ce soir où tu m’avais conduit à l’Opéra écouter l’histoire de ce héros dont tu portais le nom. Plus jamais.

Oh notre première rencontre. Oh ce soir où tu as fait irruption dans ma vie comme dans le pub, décoiffé, radieux, un peu ivre, pour me commander un irish coffee. Et moi, Isa, la maîtresse des cocktails, la magicienne des philtres savamment dosés, celle que toutes les serveuses du coin reconnaissaient comme l’experte, te tendant le verre couronné de crème, la main un peu tremblante, sous le charme déjà de ton rire et de tes yeux. Puis nos premiers mots, ton invitation – « Le soir, je joue au Nirvana, viens m’écouter quand tu voudras » – et les soirs qui s’étaient ensuivis, quand je ne travaillais pas, notre complicité naissante, et l’espoir qui grandissait peu à peu en moi, la certitude aussi, celle que tu étais le bon, enfin, celui qu’il me fallait, que – c’est risible à dire, n’est-ce pas – que nous étions faits l’un pour l’autre, faits pour cheminer côte à côte, vivre et vieillir ensemble, forts de notre gémellité, souverains.

Et cette certitude devenait évidence, non seulement pour moi mais aussi pour tous ceux qui nous regardaient, à tel point que les choses ne semblaient pas avoir besoin d’être dites – elles viendraient en leur temps – il suffisait de jouir chaque soir du Longing Bar, de t’écouter jouer, de parler tard dans la nuit, en arpentant les rues de la ville – ces rues dans lesquelles je cours à présent sous un ciel brouillardeux, rosâtre, un ciel de neige, dans lesquelles je voudrais me perdre, ne jamais voir le matin – à quoi bon ?

Oui, vagabonder à jamais dans l’obscurité des ruelles, attirée comme un papillon par la flamme d’une enseigne, d’un néon pourpre ou violet, d’une guirlande lumineuse. Ou bien disparaître dans la nuit, me laisser happer par les bancs de brouillard, par les maelströms de flocons. Oui, tournoyer dans le froid, et tout oublier de ce corps, de cette âme, ne laisser de moi qu’un pleur sur une vitre, avant de fondre.

Et ce trou noir dans lequel je m’engloutis peu à peu, dans lequel je sombre et me noie, et me débats en vain, peut-être alors disparaîtra-t-il aussi, absorbé par la nuit sans étoiles. À moins que la blancheur de la neige ait raison de lui, qu’elle le comble et le dissimule comme elle dissimule déjà l’asphalte et les trottoirs, qu’elle recouvre peu à peu toute la ville, l’ensevelisse, et moi avec elle, dans un oubli sans fin.

J’aurais pu voir pourtant, j’aurais – malgré notre complicité, pas le moindre geste tendre – jamais tu ne m’as ébouriffé les cheveux, jamais tu n’as posé ta tête sur mon épaule – tu cultivais le silence sur ton passé, tes liaisons, et restais évasif lorsque je cherchais à en savoir plus. Je mettais cela sur le compte d’une discrétion naturelle qui, tout compte fait, me plaisait plutôt.

De Marc, tu m’avais simplement dit qu’il t’avait recueilli au jour de tes dix-huit ans, quand tu avais fui la demeure familiale, qu’il t’avait aidé, avant de t’employer comme pianiste dans le bar sur lequel il régnait. Je le voyais comme un père adoptif, ébloui par tes talents musicaux, décidé à te laisser une chance – après tout, il aurait suffi qu’un soir, quelqu’un te repère, t’engage ailleurs, pour te lancer dans le milieu. J’appréciais cet homme un peu en retrait, fou de jazz, avec qui je discutais parfois en fin de soirée, attendant que tu aies fini de jouer.

Je me souviens d’un soir – je t’écoutais, assise un peu plus loin derrière un verre de liqueur – un soir où Marc était venu s’asseoir à mes côtés. Ses yeux fixés sur toi brillaient ; je pensais qu’il savourait les harmonies que tu enchaînais avec une virtuosité désinvolte, la caresse des mélodies, le frisson des arpèges – peut-être aussi la fierté d’avoir su deviner ta valeur, et de savoir que le Nirvana bénéficiait de ta présence. Ce soir-là, pourtant, il ne m’avait pas parlé de musique, comme il en avait l’habitude : il m’avait parlé de toi, de ton nom médiéval et glorieux, des exploits de cet autre Tristan de Cornouailles. À ses mots, le Nirvana se peuplait de forêts inquiétantes, de chevaliers errants, d’épées et de dragons, et j’écoutais, fascinée, comme le lapin subjugué par l’œil du serpent.

Savait-il, lui ? Avait-il compris ce qui se tramait, a-t-il résolu de me détromper ou bien de laisser faire, de s’amuser à mes dépends ? Je n’aurais pas dû venir ce soir, je n’avais pas pour habitude de passer à l’improviste, mais il y avait des jours que nous ne nous étions vus, et je voulais profiter de la neige avec toi – comme des enfants nous nous serions poursuivis, bombardés, nous aurions dérapé sur le verglas, des étoiles de givre dans les cheveux – oh mon beau rêve enfui, à jamais disparu...

J’y ai cru pourtant, j’ai cru à la transparence de nos mots, de nos gestes – je pensais que tu savais, tout comme je croyais savoir, j’ai cru que tout était limpide, une eau claire comme un miroir dans lequel chacun, se penchant, aurait vu le reflet de l’autre – un miroir qui s’est brisé, ce soir, lorsque je vous ai vus ensemble, Marc et toi, face à face, enlacés, en un geste qui ne permettait pas le doute. Un geste, un simple geste comme la lame d’un couteau entre mes omoplates, un acide qui se répand dans mes veines, un poison – et encore faut-il faire bonne figure, maintenir les apparences pour quelques instants encore, avant de pouvoir fuir dans la nuit et laisser libre cours à la souffrance de bête sauvage qui me laboure les côtes.

Oh éclats fallacieux du jour, des projecteurs violets du bar, qui me dissimulaient la vérité, la seule qui vaille, celle de l’abolition de soi dans la neige et la nuit. Tant d’aveuglement volontaire, pour en arriver là, seule au cœur d’une place livide comme un suaire, chancelant au bord de l’abîme, prête à m’anéantir.

Jamais je n’ai cherché à te voir ailleurs qu’au Longing Bar, au Nirvana, dans les rues de la ville ; jamais nous ne nous sommes rendus l’un chez l’autre. Ce que tu faisais de tes jours, je ne pouvais que le supposer : travailler ton piano sans doute, dormir bien sûr, écouter de la musique. Que tu fréquentes d’autres gens, je ne m’en souciais pas. Je pensais que la seule vérité résidait dans ces moments volés à la nuit. Quelle dérision !.. Ta vérité, elle commençait ailleurs, quand tu rentrais chez Marc, quand tu jouais du piano pour lui seul. Et Marc justement – jamais, je peux le dire, je n’ai pensé à lui en-dehors des moments où je le voyais derrière le comptoir ; il était pour moi l’une de ces connaissances qu’on apprécie, mais qu’on oublie sitôt le dos tourné. Il faisait tellement corps avec le Nirvana qu’en un sens, je n’imaginais même pas qu’il eût une vie en-dehors du bar.

La vie – quoi d’autre que cette comédie, ces illusions qu’on se forge, qu’on maintient envers et contre tout, aveuglés par la lumière du jour, quand seule la nuit pourrait dissiper les chimères qui dansent autour de nous. Pour celui qui contemple avec amour la nuit de la mort, pour celui auquel elle a confié son profond secret, pour celui-là, mensonges du jour, gloire et honneurs, pouvoir et fortune, dans tout leur éclat superbe, sont dissipés comme vaine poussière au soleil.

Mais peut-être la vie est-elle déjà derrière moi. Peut-être ces rues que j’arpente sont-elles celles des Enfers, et ces silhouettes vagues, de-ci de-là, les âmes des morts, errant dans un crépuscule éternel. Ces pétales blancs qui tourbillonnent autour de moi, ne serait-ce pas ceux des asphodèles qu’un vent glacé arrache de leurs tiges ? Peut-être l’aube ne viendra-t-elle plus à présent, peut-être suis-je au-delà, sur l’autre rive, ombre parmi les ombres, dans la nuit de la ville.

Oh les baisers des flocons qui mordent ma chair, font naître de longs frissons le long de mon dos, froids et brûlants, oh mon souffle court dans la nuit, les tremblements qui me saisissent. M’arrêter pour mieux sentir la neige qui fond sur mes lèvres, effleure mes épaules de ses doigts glacés – tournoyer, le cœur battant, les yeux mi-clos, et me laisser aller à la caresse du vent, bras étendus, tête rejetée vers le ciel, offerte.

Je délire, j’ai de la fièvre peut-être, il faudrait que je rentre. – Rentrer ? Retrouver cette chambre étouffante, et sentir retomber sur moi la douleur brute qui me plaquerait contre le lit, écrasée par une force aveugle – non, non, jamais. Et sangloter dans ces draps qui jamais n’envelopperont nos corps nus, jamais n’accueilleront nos étreintes – combien de temps le supporterais-je, avant de trouver un philtre de mort plus efficace que mon philtre d’amour ?...

Non, non, mieux vaut encore la marche éperdue, le froid qui enserre ma poitrine de ses griffes de glace, qui fouaille comme pour m’arracher le cœur, mieux vaut l’attente sans fin d’un matin blême. Mieux vaut l’oubli et le repos fugace qu’il peut apporter.

– Ou bien aller chez toi, maintenant, nue sous mon manteau, et me dévêtir, m’offrir à toi, parce que rien d’autre ne justifie mon existence, tu comprends, parce que sans toi je ne suis rien, rien d’autre qu’une pauvre enveloppe de chair sur le point de pourrir.

Ou bien te croiser, soudain, au détour d’une rue... Je t’imagine, là, auréolé par le halo du lampadaire, des éclats de givre comme des diamants dans tes cheveux, royal, éblouissant. Et je m’avancerais, lentement d’abord, puis plus vite, et quelques secondes avant de nous rejoindre nous nous immobiliserions, nous nous regarderions, ton visage tout près du mien, ton souffle contre ma joue, et puis très doucement, enfin, tes lèvres qui effleurent les miennes, tes bras qui m’entraînent dans l’ombre d’une porte cochère, anonymes, sans séparation, unis dans une même conscience pour toute l’éternité.

Comme ils sont beaux tout à coup les papillons qui volettent dans la nuit. Et ces enseignes illuminées pour quelle fête obscure, et Tristan radieux qui s’avance vers moi – ce n’était qu’un malentendu, bien sûr, comment ai-je pu croire autre chose, comment ai-je pu douter de toi, de notre amour, Tristan – Tristan et Isa, ce petit mot plein de douceur, et, avec ce qu’il unit, ce lien de l’amour – et soudain plus rien d’autre ne compte, tout est oublié, tout est pardonné, car oui, il est bien là, je ne rêve plus, je le vois s’avancer, silencieux et serein. Comme il sourit avec une calme douceur ! Toujours plus lumineux, comme il brille et s’élève dans une irradiation stellaire !…Comme ses lèvres, avec une douceur ineffable, exhalent tendrement un souffle suave !…

Pourquoi les rares passants ne s’arrêtent-ils pas, ombres errantes, âmes noctivagues, pour le regarder ?… Suis-je la seule à entendre cette mélodie qui, avec une douceur si merveilleuse, bienheureusement plaintive, exprimant tout, s’irradiant de lui en réconciliatrice, m’investit, s’élève, me baigne de ses sons aux prolongements suaves ? Sonores et claires, m’entourant de toute part, sont-ce des vagues de douces brises ? Sont-ce des ondes de senteurs enivrantes ? Comme elles s’enflent et m’encerclent de sons ! Vais-je respirer ? Vais-je prêter l’oreille ? Vais-je me griser, m’immerger ? Me dissoudre suavement en senteurs ?

Dans la houle des vagues, dans les sons retentissants, dans le tourbillon de la respiration universelle, être submergée – m’engloutir – inconsciente – joie suprême !… 


  N.B. : Les citations en italique de Tristan et Isolde proviennent de la traduction de Jean d’Arièges (Aubier Flammarion, 1974).     

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