Rencontres

Nos cœurs mis à nu

Entretien avec Marie-Eve Signeyrole — Par Simon Hatab

À l’affiche de l’Amphithéâtre Bastille les 24 et 25 janvier, SeX’Y réunit plusieurs dizaines de participants, portés par la musique électro du groupe Dear Criminals qui se produit en live pour l’occasion. Rencontre avec la metteure en scène Marie-Eve Signeyrole.

Comment est né le projet SeX’Y ?

Marie-Eve Signeyrole : Il s’agissait de créer un projet participatif de l’Académie de l’Opéra avec un grand nombre d’interprètes non-professionnels – plusieurs dizaines – plusieurs dizaines – nés entre 1978 et 2000, un spectacle de théâtre musical générationnel qui explorerait le thème de la sexualité – des sexualités – de la génération Y.

Pourquoi la génération Y ?

La génération Y – dont la définition varie selon les observateurs, mais qui concerne globalement la classe d’âge des 25-35 ans – doit son nom à la forme que dessinent sur leur torse les fils de leur iPhone. Elle a grandi dans un monde où l’ordre sexuel a été ébranlé – notamment par les mouvements de libération des années 70, pour ne citer que les plus récents – un monde de plus en plus connecté où les possibilités de rencontres sont décuplées, où les frontières entre les identités sexuelles sont de plus en plus poreuses, où l’on n’exige plus la fidélité sans pour autant accepter la trahison, où l’on s’investit dans un couple tout en recherchant son épanouissement individuel… Elle est au cœur de ce changement de société et doit apprendre à se construire sans mode d’emploi dans cet univers parfois déroutant, aux contours encore flous. Nous nous sommes demandé ce que cette génération pouvait nous dire de son rapport à l’amour et à la sexualité. 

SeX’Y en répétition, Amphithéâtre Bastille, 2018
SeX’Y en répétition, Amphithéâtre Bastille, 2018 © J’Adore Ce Que Vous Faites / OnP

Comment le spectacle s’est-il construit ?

Pendant un an, des ateliers de pratique artistique – théâtre, chant, mouvement – ont eu lieu. Nous nous sommes rapidement rendu compte que l’intérêt du projet résidait dans cette expérience vécue par ses participants : le plaisir d’être ensemble, de s’explorer, de se confronter, de s’essayer, de s’apprivoiser, de se regarder, de se respirer, de se découvrir. Il s’agissait de se confronter au regard et à la proximité de l’autre en acceptant et en intégrant les émotions que cette confrontation génère : s’extraire momentanément de notre monde connecté pour se reconnecter, un temps, à son propre corps et au corps de l’autre.
Le sujet était gigantesque et il nous fallait trouver un angle sensible pour l’aborder. Nous avons imaginé que l’action se passerait un soir sur terre, durant lequel nous proposons aux participants de se prêter à une expérience commune, de se donner en spectacle dans un laboratoire amoureux, anthropologique et générationnel sous les yeux d’un public que nous enfermons également dans cette expérience et à qui nous proposons de prendre part au processus.
En plus de leurs histoires que nous avons mêlées aux nôtres, il y avait également les « à côté » du projet : après les ateliers, beaucoup de participants avaient du mal à se quitter. Ils ont mis en place des rituels (aller manger des falafels, faire des karaokés…). Certains sont devenus amis, d’autres sont tombés amoureux, d’autres, encore, se sont séparés. C’est bien sûr quelque chose qu’ils ont créé eux-mêmes, qui nous échappe complètement, qui n’appartient qu’à eux. Mais finalement, le projet s’est quand même nourri de toutes ces histoires collatérales. Dans le spectacle, nous jouons de cette frontière entre le réel et la fiction, entre le fantasme et la réalité.

Le spectacle est accompagné par le groupe canadien Dear Criminals qui a composé pour l’occasion plus de quinze chansons…

Lorsque je travaille sur un spectacle de théâtre musical, j’ai le souci de trouver la musique live la plus à même d’exprimer l’objet du spectacle. Les Dear Criminals se sont imposés comme une évidence, par la nostalgie qui se dégage de leurs compositions, par leur univers sombre, fragile, leurs mélodies hantées par la mort, où les amours sont souvent douloureuses et dérangeantes. Ce sont deux interprètes – Charles et Frannie – qui travaillent leurs textes en écrivant chacun de leur côté avant de s’accorder et résonner ensemble. Il s’agit moins d’un duo que de la rencontre de deux solitudes, orchestrée par l’intelligence et la sensibilité d’un troisième musicien – Vincent. Cette équation à trois produit un son organique et physique. Pour ce spectacle, nous leur avons demandé de travailler à partir du répertoire baroque. La musique baroque nous intéressait beaucoup parce qu’elle est le fruit d’une époque où le sentiment est souvent travesti, où l’amour s’exprime de biais, où l’art sert de refuge aux amours illicites, permettant de contourner habilement l’ordre moral.

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