Rencontres

Non, ma fille, tu n’iras pas danser

Regards croisés sur la transmission — Par Anna Schauder

Un ballet renaît de saison en saison, chaque fois ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Alice Renavand, Léonore Baulac, Germain Louvet et Paul Marque interprètent pour la première fois, en alternance, les rôles de Lise et de Colas. L’occasion de découvrir les rouages de la transmission d’une chorégraphie à une nouvelle génération. Rencontre avec Clotilde Vayer, maître de ballet associée à la Direction de la danse, Monique Loudières, ancienne Étoile du Ballet et Emmanuel Thibault, répétiteur.

Comment définiriez-vous le rôle d’un maître de ballet ?

Clotilde Vayer : Le maître de ballet est comme un chef d’orchestre. Alors qu’on voit le chef d’orchestre dans la fosse pendant le spectacle, on ne voit plus le maître de ballet une fois le ballet monté sur scène. Il prépare, entre autres, les plannings des répétitions avec toute une équipe d’assistants maîtres de ballet. C’est un travail d’équipe et de confiance, notamment avec Lionel Delanoë et Viviane Descoutures. On se répartit les tâches de manière à ce que tout le monde puisse transmettre ce qu’il a à transmettre et que le résultat soit réussi.
    

Comment se fait la transmission ? Quels ingrédients donnez-vous aux danseurs pour faciliter leur appropriation de la chorégraphie ?

Monique Loudières : En tant que répétitrice, je commence toujours par donner un canevas précis au danseur pour que la chorégraphie soit respectée. Ensuite, j’incite les interprètes à apporter leurs propres touches de couleur à la variation. Je leur laisse ce que j’appelle « des petites perles de liberté » pour qu’ils puissent proposer leur propre interprétation. C’est essentiel puisque l’œuvre survit grâce à eux.
Clotilde Vayer en répétition
Clotilde Vayer en répétition © Svetlana Loboff / OnP

Comment appréhende-t-on une reprise après la disparition du chorégraphe ?

M.L. : Il est important de rester humble face aux grandes œuvres du répertoire. Il faut tout d’abord comprendre la vision du chorégraphe, connaître son œuvre, lire des ouvrages sur le sujet. J’essaie de rester fidèle aux exigences et aux souvenirs que j’ai des chorégraphes, à leur manière de bouger, d’envisager les choses. Il est primordial de maintenir la même exigence au niveau de la chorégraphie et de la musicalité tout en utilisant une pédagogie adaptée à notre société. On peut se dépasser et s’étonner de sa propre performance si on continue à respecter certaines contraintes.

Emmanuel Thibault : Il n’y a pas de mystère : le mieux est toujours d’être en contact avec les gens qui ont travaillé avec le créateur. Avant de danser ce ballet, j’ai par exemple travaillé avec Alexander Grant, créateur du rôle d’Alain. Les pas de La Fille mal gardée ne sont pas particulièrement compliqués du point de vue technique. C’est la combinaison des pas qui est difficile à assimiler pour les danseurs de la Compagnie, puisqu’elle n’est pas de leur « école ». En plus de cela, la gestion des accessoires ajoute une difficulté supplémentaire. Cela s’apprend comme les pas eux-mêmes, puisque les rubans, par exemple, font partie intégrante de la chorégraphie. Avec des bouteilles ou une fourche dans les mains, on ne va pas pouvoir se servir de ses bras de la même manière que lorsqu’on n’a pas d’accessoires. Il faut trouver dans le corps une compensation. J’ai la chance de connaître ce ballet du point de vue de l’interprète et du répétiteur, puisque j’ai dansé plusieurs fois le rôle de Colas avant d’être chargé des répétitions d’un couple de jeunes solistes en 2015. Pour un danseur, ce ballet est très différent des autres. Il y a des combinaisons de pas bien précises qui en font sa particularité au niveau chorégraphique. La Fille mal gardée est un ballet très agréable à danser et très « logique ». L’apprentissage en est relativement facile parce que tout est écrit dans la musique. C’est une pièce de théâtre dansée, où les chorégraphies de chaque personnage sont réglées comme sur du papier à musique. Il suffit juste d’y ajouter sa personnalité.

Quel langage chorégraphique distingue le rôle de Colas ? Comment décririez-vous ce personnage ?

E.T. : Colas est le paysan le plus sympathique du village et surtout, l’amoureux de la jeune fille de la fermière, Lise. Travailler son bagage technique est indispensable pour le rendre attachant - après il faut savoir doser l'humour correctement. Colas n’est pas un pitre non plus ! Pour « La Fille », il est essentiel de ne pas partir dans le grand guignolesque au risque d'en faire une farce trop grotesque. L’alternance permanente entre la comédie et la romance doit être gérée de façon très subtile dans le cas des personnages de Lise et de Colas.
    

Comment décririez-vous l’esprit du ballet à quelqu’un qui ne l’a jamais vu ?

E.T. : Le spectacle est joyeux et agréable. Je dirai que La Fille mal gardée est le ballet de famille par excellence. Il plaît à toutes les générations. Des enfants jusqu’aux grands parents, tout le monde quitte la salle le sourire aux lèvres !    

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