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Échappées littéraires

Manon et le temps bouleversé

Bientôt renaîtra le passé

Série

Manon et le temps bouleversé

Invitée par Octave pour écrire une échappée littéraire autour de Manon, Valérie Zenatti s'apprête à livrer sa nouvelle après avoir assisté à la répétition générale de la production le 24 février dernier. Livret en poche et carnet de notes à la main, elle se plie à l'exercice, faisant revivre sous sa plume la passion brûlante de Manon et Des Grieux. Mais c'est sans connaître les événements à venir et leurs conséquences. Le 22 mars, des milliers de spectateurs auraient dû se rendre à l'Opéra Bastille applaudir chanteurs et musiciens. Au lieu de cela, c'est une place vide et un théâtre fermé que l'auteure commente, sondant le temps suspendu et ses bouleversements. 


Surplombant la place de la Bastille déserte, l’écran de l’Opéra affiche la programmation de la saison 2020-2021. Carmen, La Fille de neige, et dans un an, Aida. J’entends Bérénice murmurer : Comment souffrirons-nous dans un jour, dans un an ? J’ai découvert cette phrase à l’adolescence, en lisant le roman de Françoise Sagan qui y avait taillé son titre. Je ne me souviens plus de l’intrigue, mais les vers de Racine figuraient en exergue et je les avais notés dans mon journal, pressentant que cette incertitude m’accompagnerait toute une vie, me rappelant que nous avons beau avoir des agendas, y inscrire des dîners, des anniversaires, une visite de contrôle chez l’ophtalmo, un rendez-vous avec le plombier pour des travaux, des sorties, un scanner à programmer, un déjeuner secret, un travail à rendre, un échéancier à planifier pour rembourser une dette, la cantine du mois prochain à payer, nous ne savons jamais de quoi nos vies seront faites, l’avenir est une illusion tenace capable de toutes les transformations, farce, tragédie, déception ou sublime surprise, rien ne se passe jamais comme on le souhaite ou comme on le redoute, répéterai-je à mes enfants, dans l’espoir de les armer face à ce qui surgit, ou n’arrive jamais.

Environ deux mille sept cents personnes avaient noté dans leur agenda, à la date du 22 mars 2020 : Manon.
Ceux qui avaient économisé pour s’offrir ce cadeau, ou l’offrir à quelqu’un : Ferme les yeux, tends tes mains, ouvre-les maintenant, regarde.
Ceux qui suivent Vincent Huguet depuis son travail avec Patrice Chéreau, depuis sa première mise en scène de Lakmé, et qui ne rateraient pour rien au monde un de ses spectacles.
Ceux qui le connaissent ou l’ont aperçu en répétition, silhouette adolescente et souriante, regard précis et respectueux, presque tendre, sur chaque artisan du spectacle : C’était parfait le changement de tableau, impeccable, merci les techniciens, bravo.
Ceux qui ont vu Pretty Yende dans Le Barbier de Séville, en 2016, et ont eu envie de la revoir dans le rôle-titre de Manon et ceux qui ont aimé Benjamin Bernheim dans La Traviata ou déjà, dans le rôle de Des Grieux, un an auparavant à l’Opéra de Bordeaux.
Les familles, les amoureux, les étudiants, les riches, les fauchés, les curieux, les passionnés, les Parisiens, les provinciaux, les enfants qui seraient venus à l’Opéra pour la première fois, les grincheux, les émerveillés, les snobs, les bouleversés, les amis des musiciens, des chanteurs, des choristes, les invités, ceux qui auraient dû annuler leur venue et auraient demandé à un copain de revendre leur place, ceux qui auraient été enchantés d’être passés par là. Les optima, et toutes les catégories de 1 à 9.
Ceux qui auraient fermé les yeux, s’abandonnant aux airs qu’ils connaissent par cœur, ceux qui auraient suivi chaque mot du livret sur le petit écran au-dessus de la scène ou dans le programme édité, ceux qui auraient tenu la main de la personne assise près d’eux, ceux qui auraient retenu leur souffle, ceux qui se seraient tenus bien droit, ceux qui auraient plongé plus ou moins discrètement la main dans leur sac pour y chercher un bonbon, ceux qui auraient trouvé le temps trop court, ceux qui auraient fait la queue pendant l’entracte pour une coupe de champagne, les habitués qui auraient passé leur commande avant le spectacle et se seraient dirigés vers le comptoir courant le long des baies vitrées où un verre et un sandwich les auraient attendus avec un petit carton très chic à leur nom, ceux qui auraient sorti une bouteille en plastique ou une gourde, parce que le plastique, ça suffit, c’est criminel, il faut penser à la terre et donc aux océans, tu sais qu’il y a un continent de plastique dans l’océan? On l’appelle le septième continent, il s’étale en réalité dans plusieurs eaux différentes, mais la plus grande surface se trouve dans l’océan Pacifique, entre la Californie et Hawaï, sur un million six cent mille kilomètres carrés, ça fait trois fois la France, pour te donner une idée, si, si, je l’ai lu, les poissons, les oiseaux, les tortues qui peuvent confondre ces particules avec du plancton les ingurgitent, ce qui provoque de sérieuses lésions du système digestif, ou peut les étouffer.
Tous auraient été là. Se seraient frôlés dans les couloirs, les escaliers ou auraient fait la queue devant les toilettes sans crainte, en file indienne bien serrée. Se seraient salués de loin, serré la main, embrassés : Oh, ça fait longtemps, c’est fou de se croiser ici, alors, tu en penses quoi, ça te plaît ?
Comme le soir de la générale, le 24 février 2020.
Où Manon, attendant d’être menée au couvent par son cousin, confiait ses impressions de voyage dans le coche,

Je regardais fuir, curieuse,
Les arbres frissonnant au vent !
Et j’oubliais, toute joyeuse,
Que je partais pour le couvent !
Pour le couvent ! Pour le couvent !
Devant tant de choses nouvelles,
Ne riez pas, si je vous dis
Que je croyais avoir des ailes,
Et m’envoler en paradis !
Oui, mon cousin !...
Puis... J’eus un moment de tristesse...
Je pleurais... Je ne sais pourquoi.
L’instant d’après, je le confesse,
Je riais...
Ah ! ah !
Je riais, mais sans savoir pourquoi !

Tristesse sans objet, joie sans objet, état d’adolescence pour certains - et Manon n’a que seize ans ! - de toute une vie pour d’autres, le contact invisible avec ce qui de soi dialogue avec le monde, avec la vie et la mort, avec chaque trace de création ou de destruction mais déjà Lescaut met en garde sa cousine:

Regardez-moi bien dans les yeux.
Je vais tout près, à la caserne,
Discuter avec ces messieurs,
De certain point qui les concerne.
Attendez-moi donc... Un instant... Un seul moment...
Ne bronchez pas, soyez gentille
Et n’oubliez pas, mon cher cœur,
Que je suis gardien de l’honneur
De la famille !

Ne pas broncher, être gentille, l’injonction plusieurs fois millénaire faite aux filles, et cet honneur familial tout aussi curieusement qu’inexorablement déversé sur leurs épaules, dans leurs reins, leurs yeux, leur bouche, leurs hanches, leurs seins. Elle voudrait s’y soumettre, Manon, ne pas broncher, être gentille, ne pas être celle par qui la souillure éclaboussera l’honneur de la famille, mais perchée sur un banc, les yeux brillant d’un désir aussi timide que violent, elle regarde surgir Joséphine Baker entourée d’une foule d’admirateurs et de photographes et tout autour d’elle :

Combien ces femmes sont jolies !
La plus jeune portait un collier de grains d’or ! Ah ! comme ces riches toilettes...
Et ces parures si coquettes
Les rendaient plus belles encore !
(triste et résignée)
Voyons, Manon, plus de chimères,
Où va ton esprit en rêvant ?
Laisse ces désirs éphémères
À̀ la porte de ton couvent !
Voyons, Manon ! Voyons, Manon,
Plus de désirs, plus de chimères !
(changeant de ton)
Et cependant, pour mon âme ravie
En elles tout est séduisant !
(avec un élan de volupté́)
Ah ! Combien ce doit être amusant
De s’amuser toute une vie !
Ah ! Voyons, Manon, plus de chimères...
va ton esprit en rêvant ?
(moitié larmes, moitié sourires)
Voyons, Manon ! Voyons, Manon !
Plus de désirs, plus de chimères !

Entre soif de lumière et perspective de réclusion, Manon vacille déjà, s’ouvrant sans le savoir à la rencontre, celle qui en une seconde donne une autre signification à la vie, pleine, entière, inédite. Le tournant, le virage qui déroute d’une trajectoire, la rencontre avec un R majuscule et mille points d’exclamation ou d’extase, célébrée par les uns, raillée par les autres, combien de spectateurs et de spectatrices, ce soir du 24 février ont déjà éprouvé les mots de Des Grieux qui s’étonne ?

Ô ciel !... Est-ce un rêve ?...
Est-ce la folie ?
D’où vient ce que j’éprouve ?
On dirait que ma vie va finir... ou commence !... Il semble qu’une main de fer
Me mène en un autre chemin
Et malgré moi m’entraîne devant elle !
(Peu à peu, Des Grieux s’est rapproché de Manon. Timide.)
Mademoiselle...

MANON

Eh quoi ?

DES GRIEUX (ému)

Pardonnez-moi !
Je ne sais...

(entrecoupé)
J’obéis... je ne suis plus mon maître... (peu à peu plus ardent)
Je vous vois, j’en suis sûr, pour la première fois

(tendre et retenu)
Et mon cœur cependant
Vient de vous reconnaître !
Et je sais votre nom...

MANON

On m’appelle Manon.

Il est là, le point de rupture et de jonction, je te reconnais sans t’avoir connu(e), je chéris déjà ton nom qui n’est qu’un prénom et qui dira désormais mes raisons de vivre, le prénom qui sera tout à la fois amour, trahison, perte de sens et refugedans la foi. Le prénom qui unira l’amour et la haine.
Trois heures cinquante de décors sévères, de costumes aux couleurs vives qui tournoient, C’est la fête au Cours-la-Reine, on y rit, on y boit, à la santé du roi ! Profitons bien de la jeunesse, aimons, rions, chantons sans cesse, nous n’avons encore que 20 ans car le bonheur est passager et le Ciel l’a fait si léger, qu’on a toujours peur qu’il s’envole.
L’insouciance valse avec la culpabilité, la séduction s’offre avec l’assurance des danseurs de music-hall.
À Paris, en France, dans le monde, et à l’Opéra Bastille pendant l’entracte, certains commentent l’actualité du jour. Le premier article de la réforme des retraites a été adopté à l’Assemblée. Le sujet s’est d’ailleurs invité au début de la représentation, une voix rappelant que les salariés de l’Opéra n’ont pas abandonné la grève, même si le spectacle est donné ce soir. Il y a eu des applaudissements et des sifflets, difficile de dire qui des partisans ou des opposants à la grève l’emportaient dans le public. Les bourses ont enregistré une baisse moyenne de 4%. La peur d’une crise économique liée au coronavirus s’étend. En Italie, un cinquième décès consécutif à la maladie a été enregistré pendant le week-end. Il faut arrêter d’en faire tout un plat, la grippe tue bien plus chaque année, dit une voix près du bar. Aux Etats-Unis, Harvey Weinstein a été jugé coupable d’agression sexuelle et de viol, mais pas d’agression sexuelle en série. Un homme et une femme débattent pour déterminer s’il s’agit plutôt d’une victoire ou d’un échec pour les féministes, la sonnerie rappelant les spectateurs à leur place retentit : On continuera après, tu as le temps de boire un verre ? Retournons voir comment il va faire mourir Manon.
Et pour la première fois pour le public, après avoir été fusillée, Manon expirait dans les bras de Des Grieux et quelques secondes plus tard Pretty Yende et Benjamin Bernheim se relevaient devant le rideau noir pour saluer ensemble avant le salut collectif. Les deux cent neuf artistes et les trente techniciens du spectacle voyaient des semaines de travail applaudies et quelque part dans la salle, Vincent Huguet devait sourire, soulagé et peut-être fier, sans savoir encore que les représentations seraient suspendues à partir du 8 mars suite à un décret gouvernementale interdisant les rassemblements de plus de mille personnes ; que le 10 mars, une captation serait tournée en l’absence du public, pour permettre au plus grand nombre de voir tout de même Manon aimer, vivre au-delà de ses rêves, tout perdre et mourir ; que le 22 mars 2020, la place de la Bastille serait vide, les portes de l’Opéra closes, et sur la scène où le rideau bleu dessiné par Cy Twombly était peut-être baissé, seul résonnerait le silence du sixième jour de confinement.
Et la foule de spectateurs, de spectatrices, les chanteurs, chanteuses, danseurs, danseuses, musiciens, musiciennes sous la direction de Dan Ettinger, techniciens, techniciennes, ceux ou celles qui se connaissent et ceux ou celles qui n’auraient même pas su qu’ils partageaient le même lieu, la même histoire, au même moment, ceux qui auraient dû se retrouver là, étaient éparpillés, plongés comme deux milliards d’êtres humains dans leurs questions, leur désarroi, leurs ressources, leur besoin quotidien de savoir que leurs proches allaient bien, face à la vie incertaine mais

N’est-ce pas ma main que cette main presse,
N’est-ce pas ma voix ?
N’est-elle pour toi plus une caresse
Tout comme autrefois ?
Bientôt renaîtra le passé.

Grâce du spectacle vivant.

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