Rencontres

L’Opéra de Paris rend hommage à Yvette Chauviré

2/3 — Par Octave

Le 22 avril, Yvette Chauviré aurait eu 100 ans. Immense artiste, ambassadrice du style français, pédagogue, généreuse et élégante, la Danseuse Etoile aura laissé une empreinte solide et pérenne sur le Ballet de l’Opéra et dans le monde de la danse. Pour lui rendre hommage, l’Opéra lui consacre une soirée exceptionnelle et Octave est allé à la rencontre de quelques-uns des artistes qui l’ont côtoyée et qui livrent leurs souvenirs. Rencontres sous forme d’épisodes à retrouver jusqu’au gala.


«Une artiste totale »

Par Monique Loudières – Danseuse Étoile

J’ai découvert Yvette Chauviré alors que j’étais toujours élève à l’École de Danse : j’ai assisté à ses adieux dans Giselle avec Cyril Atanassoff. À l’époque, Yvette était « La » super star à l’École. On entendait beaucoup parler d’elle. Elle devait avoir une cinquantaine d’années, mais dansait toujours. J’ai revu Yvette Chauviré lorsque j’ai été engagée dans le Corps de Ballet. Elle donnait des cours de style auxquels n’assistaient que ceux qui étaient très motivés. Puis, j’ai travaillé le deuxième acte de Giselle avec elle, elle me parlait beaucoup de la psychologie du personnage. Nous avons également travaillé ensemble Les Mirages de Lifar lorsque j’étais Étoile. Elle était très ouverte dans ses propositions. J’ai également participé à l’aventure Delouche, jouant à ses côtés dans le documentaire Une étoile pour l’exemple. Enfin, je me souviens d’Yvette Chauviré m’accompagnant aux Croisières de la danse avec des danseurs de l’Opéra, comme répétitrice.

C’était une femme spirituelle, subtile et élégante, à l’aura et au charisme exceptionnels. Elle pouvait aussi être très fantasque : comme lorsqu’au milieu de la barre, elle nous faisait travailler les ailes du Lac des cygnes, partant dans une envolée lyrique et artistique ! Il fallait savoir observer ce qu’elle faisait pour apprendre, être comme une éponge. C’était une femme drôle à l’humour fin mais aussi très exigeante et inattendue. Je garde d’elle sa musicalité et le raffinement de ses gestes.

Je pense beaucoup à elle quand je transmets. Yvette Chauviré appartient à la même famille d’artistes et de coachs, inspirés et ouverts dans leur forme de transmission, que Violette Verdy et Ghislaine Thesmar. Elle savait recréer une œuvre d’une manière plus moderne tout en respectant le passé. Son grain de folie, sa liberté et son ouverture d’esprit m’habitent tous les jours. Yvette était une ballerine romantique, une danseuse de caractère avec un tempérament incroyable. Une artiste totale.


Propos recueillis par Aliénor de Foucaud


« Une référence pour toute une génération »

Par Élisabeth Maurin, Danseuse Étoile, Professeur du Ballet de l’Opéra de Paris

Quand je suis entrée à l’Opéra dans les années 1980, j’ai suivi ses classes de style. Elle avait une pédagogie particulière. Il valait mieux arriver déjà échauffé, car on entrait directement dans l’artistique et ses sublimes adages. Je me souviens aussi avoir travaillé avec elle toutes ces notions de port de bras, de déplacés de tulle, ce lyrisme et ce romantisme qu’elle savait si bien transmettre. Étoile, c’est avec elle que j’ai pu rentrer dans un répertoire plus sombre et romantique, moi qui étais plutôt habituée aux rôles « solaires » : Giselle, La Suite en blanc et Les Mirages, enfin.

Giselle, un souvenir mémorable : en 1983, alors que j’étais encore Sujet, Rudolf Noureev est venu me demander le danser avec lui à Vienne… Et j’avais seulement deux jours pour apprendre le rôle ! Un défi qui me paraissait fou et inconcevable et, en même temps, il m’était impossible de refuser une telle opportunité. Il a donc fait appel à Yvette Chauviré pour me coacher : elle a été extraordinaire et m’a transmis les clés, l’essentiel. Elle était dans l’obsession du début de l’Acte II: Giselle sort de sa tombe, transformée en wili. Une entrée qui n’a l’air de rien mais qui est techniquement très exigeante. Je me souviens l’avoir répété inlassablement pour parvenir à donner l’illusion de flotter sur le sol, de manière presque immatérielle. Je pense que cette vision pure, irréelle et intériorisée qu’elle avait de l’Acte II est restée ancrée dans notre façon d’envisager Giselle. Aujourd’hui, lorsque je le fais répéter, je reste fidèle à ce qu’elle m’a transmis.

Les quelques moments que j’ai passés à ses côtés n’appartenaient même plus au domaine du travail mais à celui de l’artistique, de quelque chose de beaucoup plus fort. Quand elle faisait un geste, il y avait toujours une signification derrière. Elle n’allait pas expliquer les mouvements point par point, elle montrait, avec peu de mots. Elle était à la fois les pieds sur terre et tendue vers un rêve : la définition même du danseur ! Même si aujourd’hui, le répertoire de l’Opéra de Paris a beaucoup évolué et que l’éclairage est différent, ce message est toujours là. Yvette Chauviré est une des plus grandes dames de la danse et restera une référence pour toute une génération.


Propos recueillis par Juliette Puaux

Yvette Chauviré vers 1940
Yvette Chauviré vers 1940 © Séeberger Frères – Centre des monuments nationaux

« Être ballerine »

Par Isabelle Guérin – Danseuse Étoile

J’ai rencontré Yvette Chauviré pour la première fois dans un couloir du Palais Garnier. J’étais toute jeune encore et n’avais qu’un an et demi dans le Corps de Ballet. Elle voulait que je vienne à ses cours, elle tenait alors une master class avec principalement des Danseurs Étoiles. Cette rencontre a été formidable. Je l’ai revue ensuite, à plusieurs moments de ma carrière ; je garde ainsi un souvenir fort d’elle en répétition de Giselle, je travaillais le rôle avec Ghislaine Thesmar, puis Yvette est venue en fin de répétition me conseiller et me parler : « Le premier acte, c’est comme au cinéma, on dit « moteur » et on y va », disait-elle. Il suffisait de la regarder et d’absorber au maximum tout ce qu’elle disait. Étoile, j’ai récupéré sa loge, un symbole fort…

Yvette Chauviré restera pour moi une grande dame toujours émerveillés. Sa joie de vivre et son envie de transmettre restent indissociables. Yvette, c’est l’élégance, la générosité et la passion. Une femme qui est restée toujours jeune et très accessible. Une femme dans la lumière. Elle était très contemporaine de son époque, ne vivant jamais dans le passé.

Yvette, c’est toute la différence entre être une danseuse et une ballerine. La technique ne l’intéressait pas forcément mais elle savait être en scène, elle captait la lumière, elle occupait l’espace. Yvette Chauviré m’a apportée beaucoup de choses que je continue de transmettre : une façon particulière de sentir la lumière et la chaleur. Aujourd’hui, notre rôle est de continuer à transmettre ce qu’elle a laissé, à partager et à donner son savoir.


Propos recueillis par Aliénor de Foucaud

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