Coulisses

L’Olympia de La Traviata

Un spectacle, un souvenir — Par Octave

Benoît Jacquot confiait en 2014 : « Lorsque la proposition m’a été faite de mettre en scène La Traviata, avant toute œuvre littéraire ou cinématographique, j’ai immédiatement et intuitivement pensé à Manet. ». Tout comme l’héroïne de l’opéra de Verdi, le sujet du tableau l’Olympia de Manet est une « dévoyée », une femme de mœurs légères. L’œuvre fit scandale à sa création par sa lumière frontale, comme si c’était le spectateur lui-même qui éclairait le tableau et révélait cette chair triomphante. Le metteur en scène rend hommage au peintre en faisant trôner l’Olympia au-dessus du lit de Violetta au premier acte. Copie ou original ? Le célèbre portrait de courtisane n’a pas été subtilisé au Musée d’Orsay : un peintre de la maison a relevé le défi de reproduire le tableau du maître.

Thierry Desserprit est Peintre décorateur à l’Opéra national de Paris. Il s’est formé au métier dans une école de peinture décorative où il a appris les techniques du trompe-l’œil : fausses matières peintes, patines et tout ce qui permet de donner l’illusion du vrai dans un décor. Il s’est progressivement spécialisé dans le décor de théâtre, où se pratique une technique particulière dite « peinture à l’italienne » qui consiste à peindre debout sur la toile tendue au sol, tout en marchant dessus. Il a accumulé les expériences d’année en année, d’atelier en atelier – ceux-ci foisonnaient alors à Paris – avant d’intégrer il y a une vingtaine d’années l’Atelier Peinture de l’Opéra Bastille :

« À l’Atelier Peinture, certains travaillent plus sur les « environnements » c’est-à-dire les décors en volume, moi je travaille essentiellement sur les toiles. Nous sommes six peintres permanents et l’on embauche aussi des intermittents selon l’importance des chantiers. Les équipes sur les toiles sont réduites parce qu’on ne peut pas être trop nombreux à travailler sur une même toile, il faut une symbiose entre les peintres. Il nous arrive aussi de peindre de plus petits éléments de décor et des accessoires. Dans ce cas, le peintre-décorateur intervient seul, comme c’était le cas pour moi avec la reproduction de l’Olympia de Manet accrochée au-dessus du lit de Violetta dans La Traviata. Je me suis avant cela occupé de gérer le travail de trompe-l’œil sur le décor, comme les faux marbres du grand escalier du deuxième acte, réplique du grand escalier du Palais Garnier.

© Elisa Haberer / OnP

Quand il s’agit de reproduire une grande toile de maître, on a parfois recours au numérique. Le responsable de l’atelier a d’abord effectué un travail d’infographie pour réaliser une impression affaiblie de l’œuvre qui servirait de base à mon travail. Ici, l’intervention du numérique était aussi nécessaire car le metteur en scène souhaitait que les visages des personnages du tableau de Manet soient remplacés par les visages des solistes qui interprétaient les rôles de Violetta et de sa servante. Du travail préliminaire d’infographie a résulté ce que j’appelle une « carcasse » du tableau, imprimée sur la toile, qui donne l’indication des formes et des emplacements des couleurs, comme en filigrane. Ma tâche était de donner une facture peinte à cette image, de retrouver une touche picturale, grâce à un travail des couleurs, du traitement de la matière et des accents. Il fallait aussi donner aux visages la lumière et les couleurs propres au tableau pour assurer la cohérence de l’ensemble. Je me suis appuyé sur une quantité importante de documentation sur le style de Manet, des analyses du tableau ainsi que de différentes vues et détails de l’image pour la repeindre le plus fidèlement possible. J’ai réalisé la toile à la peinture à l’huile, sur châssis, selon des techniques de peinture traditionnelles.

Sous les lumières du théâtre, il n’y a aucune comparaison entre la qualité et la beauté d’une toile peinte vis-à-vis d’une toile imprimée au rendu de poster, où manque la profondeur de la peinture. La peinture reste une pratique vivante à l’Opéra de Paris, il serait bon qu’elle vive aussi bien dans les autres maisons d’opéra, et que les décorateurs continuent à être sensibles à la richesse des possibilités offertes par notre métier. »



Propos recueillis par Milena Mc Closkey

Votre lecture: L’Olympia de La Traviata

Articles liés