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L’intemporalité de Roméo & Juliette

De la scène à l’écran

L’intemporalité de Roméo & Juliette

Dans le sillage d’Angelin Preljocaj ou de Jean-Claude Gallotta, la chorégraphe allemande Sasha Waltz crée en 2007 une version contemporaine de l’œuvre de Shakespeare, pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Sur la partition de Berlioz, elle mélange opéra et danse dans un décor épuré, dépourvu des formes figuratives de la version classique. Une modernité, dont s’est également emparé le cinéma. 


Écrite en 1597, Roméo et Juliette est probablement la pièce la plus célèbre de William Shakespeare au point que le couple et l’histoire tragique qui lui est associée, sont devenus un mythe. Les versions modernes, tant sur la scène chorégraphique qu’à l’écran, en ont ainsi gardé les éléments-clés… pour mieux les détourner.

Dès l’ouverture de son ballet, on peut reconnaître chez Sasha Waltz, la rivalité entre les deux familles. Si Vérone n’est plus qu’évocation (un simple plateau immaculé), les Montaigu et les Capulet, eux, sont parfaitement identifiables. Les deux clans, habillés de noir et blanc, s’affrontent, dans des mouvements très maîtrisés. Comme s’ils étaient les pions d’un échiquier. Un schéma similaire se retrouve dans le film West Side Story de Robert Wise, en 1964. Les Jets et les Sharks, les deux bandes opposées par leur origine—latino et américaine (pure souche) — s’affrontent sur un terrain de basket. Comme chez Waltz, un lieu géométrique et délimité vient incarner le « terrain » de leur mésentente. Si leurs vêtements urbains ne les différencient pas, la couleur de leurs cheveux, brune et blonde, qui renvoie à leur origine, permet de les distinguer. 

Roméo + Juliette, Baz Luhrmann, 1996, avec Claire Danes et Leonardo Di Caprio
Roméo + Juliette, Baz Luhrmann, 1996, avec Claire Danes et Leonardo Di Caprio © Collection Christophel - Bazmark Films / Twentieth Century Fox

En choisissant la Symphonie dramatique de Berlioz avec son chœur, la chorégraphe allemande introduit sa création par un prologue qui raconte l’histoire avant même de la laisser se dérouler sur scène. La danse, par contraste, est alors moins linéaire, plus dans l’émotion que dans le récit (toutefois présent). Dans son film Roméo + Juliette (1996), Baz Luhrmann utilise le même principe du prologue : une journaliste explique, façon « reality-show », la rivalité entre les Montaigu et les Capulet. Elle n’est présente que pour situer l’action, à Vérone, tandis que la ville représentée dans le film ressemble davantage à Miami, avec sa plage et ses palmiers. Que ce soit le chœur ou les médias, chacun se détache de l’image classique de cette « préface » pour y véhiculer sa propre interprétation.

Cette volonté est encore plus significative lors de la scène du bal. Sasha Waltz habille les danseuses de tutus, « caricatures » de la danse classique, mais en les laissant pieds nus. Le ressort comique et la moquerie des formes classiques sont explicites. Clin d’œil retrouvé dans Roméo + Juliette : alors que le film se déroule à l’époque moderne, Roméo est déguisé en chevalier et Juliette, en ange, clichés de ce qu’ils représentent (Juliette, la pureté, Roméo, le jeune mâle transi d’amour). Par ailleurs, dans le ballet, les danseurs s’alignent et miment l’action de souper, dans des mouvements très rapides, mécaniques. On peut aisément y voir une critique de la haute société, à l’instar des plans accélérés du bal dans Roméo + Juliette, symbolisant sa débauche. C’est la rencontre entre les deux amants qui va effacer cette dépravation, pour lui rendre sa pureté. 

West Side Story, Robert Wise et Jerome Robbins, 1961
West Side Story, Robert Wise et Jerome Robbins, 1961 © Collection Christophel

Dans West Side Story, tandis que les Jets et les Sharks s’affrontent en dansant, le décor devient flou dès l’instant où Roméo et Juliette croisent le regard. S’il y a du mouvement autour d’eux, plus rien ne semble pouvoir les altérer. En se rapprochant, ils se touchent le visage, comprenant que, finalement, ils sont deux êtres parfaitement semblables. La chorégraphe emploie la même découverte corporelle, mais en y ajoutant, à nouveau, un élément plus moderne : c’est Juliette qui, dans un premier temps, se montre entreprenante avec Roméo ! Un aspect féministe, qui pourrait faire écho au film Shakespeare in love de John Madden (1999). Même s’il ne traite pas directement de Roméo et Juliette mais plutôt de la genèse fictive de son écriture (l’amour impossible de Shakespeare et d’une jeune femme, promise à un autre), la rencontre entre l’auteur et sa muse est originale. Elle a lieu non pas au bal - qui arrive plus tard - mais dans un théâtre. Shakespeare tombe sous son charme, alors qu’elle est travestie en homme pour pouvoir jouer dans sa pièce (le jeu théâtral, à l’époque, était interdit aux femmes). Exit la longue chevelure et la féminité propre à Juliette, celle de Shakespeare in love porte, au début, une moustache et un pantalon !

On notera enfin que la plus célèbre scène, celle du balcon, s’inscrit dans cette lignée contemporaine : dans le ballet, le plateau blanc se surélève, dans West Side Story, un escalier de secours new-yorkais réunit les deux amants et chez Baz Luhrmann, Juliette descend du balcon… en ascenseur.

Si la fin demeure inéluctablement tragique, quelles que soient les versions, chacune réinvente donc le mythe pour l’importer dans son univers. Et prouver par-là, l’intemporalité des « Amants de Vérone ».

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