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L'ici et maintenant

Retour sur le spectacle Les Indes galantes mis en scène par Clément Cogitore à l’Opéra Bastille du 26 septembre au 15 octobre 2019 — Par Anne-Claire Cieutat

On ne jure plus que par lui. En quelques années, comme si le temps avait suspendu son vol, Clément Cogitore est devenu la coqueluche du monde des arts plastiques, du 7e art et désormais de la planète opéra. Et pourtant, ce presque jeune homme au regard pénétrant, au cheveu noir de jais et à la démarche animale, semble parfaitement conscient des dégâts que pourrait causer l’atrophie de son ego sous le poids des attentes et nombreux regards convergents. S’il fut adoubé par ses pairs dès ses tout débuts, honoré, récompensé et même glorifié – rappelons que la première des Indes galantes, le 26 septembre dernier, suscita un cortège d’applaudissements à son issue, digne des grands couronnements – Clément Cogitore sait garder la tête froide et maintenir son cap.

Qu’est-ce qui fait courir cet artiste à l’esprit libre, qui refuse toutes les étiquettes et navigue avec aisance d’une pratique artistique à une autre ? Cet artiste éclectique ne serait-il pas avant tout un humble passeur ? Une sorte de Chateaubriand des temps modernes qui s’ignore et qui donne à voir et à entendre, l’air de rien ou malgré lui (c’est selon), des nouvelles de l’outre-monde.


Ainsi en est-il de ses films, Bielutine, dans le jardin du temps (2011), Ni le ciel ni la terre (2015), Braguino (2017), comme de ces Indes galantes qui viennent de triompher à l’Opéra Bastille : Clément Cogitore y sculpte les zones d’ombre de la psyché humaine comme Pierre Soulages naviguait de part et d’autre du miroir en valsant avec l’outre-noir.

La grande idée de sa mise en scène de l’oeuvre ample de Jean-Philippe Rameau était déjà en germe dans le court-métrage du même titre que Clément Cogitore réalisa pour la 3e scène de l’Opéra de Paris : en explorant et réactivant le passé colonial de la France, il donne corps à des archétypes et les relient dans un mélange subtil de sophistication contemporaine et de primitivisme. Le résultat est saisissant et vivifiant à la fois : sur cette prestigieuse scène menacée lointainement par la désertification (le public de l’Opéra de Paris vieillit, saura-t-il se renouveler ?), Clément Cogitore adresse une injonction à celles et ceux qui sont venus s’immerger dans son œuvre, du 26 septembre au 15 octobre : SOYEZ PRÉSENTS À VOUS-MÊMES ! Ainsi vous le serez aux autres et l’humanité sauvera sa peau, semble-t-il hurler à plein poumons – avez-vous observé combien les danseurs et chanteurs martèlent le sol dans cette mise en scène ? Ils semblent ainsi affirmer, asseoir l’existence des opprimés et des vaincus et matérialisent sur le plan sonore la présence de la (fine) croûte terrestre qui porte notre poids à tous. Comme si la troupe de ces Indes galantes nous exhortait à les rejoindre sur scène pour prendre conscience du lien qui unit les hommes entre eux et les relie à notre planète.

Tzvetan Todovor ne disait pas autre chose lorsqu’il écrivait Nous et les autres, ce chef d’œuvre de la réflexion française sur la diversité humaine. Sa parution date du 2 septembre 1992. L’aliénation des masses ne semble pas s’être arrangée depuis. Au contraire. Faudrait-il envisager une réédition de l’ouvrage ?

Les dessins illustrant cet article sont signés par l’artiste sculpteur et peintre originaire des Pays Bas et installé en France, Eugène van Lamsweerde.

Visitez le site d’Eugène van Lamsweerde et son compte Instagram : eugenevanlamsweerde

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