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Regards

Le temps secret

Sur At the Hawk’s Well — Par Hélène Gaudy

Ils sont jeunes, souples, gracieux. Ce sont des danseurs, des hommes, des femmes, parfois à peine sortis de l’adolescence. Chaque soir, ils revêtent leurs costumes et se glissent dans la peau de leur personnage. Il est le jeune homme, le vieil homme. Elle est la femme-épervier. Tous deviendront successivement l’empreinte laissée sur l’objectif du photographe, le souvenir gravé dans la mémoire du spectateur émerveillé. En s’emparant de la pièce de W.B. Yeats, Hiroshi Sugimoto invite les danseurs du Ballet de l’Opéra à voyager entre deux terres et deux siècles. En studio de répétition et depuis la salle de spectacle, l’écrivaine Hélène Gaudy interroge l’interprétation de ces artistes, tour à tour poète irlandais, acteurs nô, toujours danseurs. 

C’est sa bouche qui a crié, pas elle. C’est cette ombre qui a crié derrière sa bouche. W.B. Yeats, Au puits de l’épervier

Elle porte un tatouage sur une cheville, des semelles de cuir qui grincent sur le sol lisse. Ses os saillent au-dessus des seins, ses dents mordent ses lèvres pendant une longue pirouette, elle porte un foulard autour de la taille, une seule guêtre noire au-dessus d’un chausson rose, pas de costume, pas de personnage encore, juste la nudité de son corps habillé d’ordinaire, des scories de la vie du dehors — une chaîne autour du cou, des boucles d’oreilles qui pendent, le souvenir de la rue bruyante, des couloirs sombres, de l’ascenseur de fer, des entrailles de l’Opéra qui forment comme l’envers du décor, de sa façade solaire, dressée fière sur Paris.
Ce soir, elle deviendra une créature sans âge et sans passé, blanche comme un écran vide, débarrassée des rires, des expériences et des souvenirs pour laisser entrer en elle les sentiments des autres, les sensations des autres, le corps des autres, et ce qui manquera alors, ce qui restera invisible, c’est ce qui peuple son corps à elle, sa vie mise entre parenthèses, infiniment secrète.

Elle s’avancera. Lèvera les bras. Jambes fuselées, fines, sous le gong vibrant de la musique électronique. Un grondement d’abord, un bourdon de grotte. Un souffle, une bouche ouverte. Un soupir, désormais inaudible. La précision des mains, les doigts tendus, le regard au sol, les jambes levées, légères. Les jambes acérées, les pointes. Les os de la colonne qui serpentent sur le dos nu. Le visage tourné comme si elle offrait sa joue à une gifle ou à un soleil.
Elle lancera son corps dans l’espace et elle dansera, arrachée au noir de la scène par les faisceaux des lumières.
Elle deviendra la femme-oiseau, aux yeux lourds et opaques, la gardienne de la source de la vie éternelle. Celle qui pose son aile sur notre front et nous plonge dans le sommeil au moment où l’on s’apprêtait enfin à accéder au temps secret.
C’est une jeune fille, pourtant, encore presque une enfant, comme les autres danseurs qui, ce soir, prêteront leurs corps au vieil homme, au jeune homme, aux membres du chœur qui entourent la source. Pour l’instant, ils plaisantent, garçons et filles, troupe de jeunes gens disciplinés par le désir, une main guide une hanche, corrige l’angle d’une nuque, remonte jusqu’au chignon et l’abrite dans sa paume, imprime son mouvement à un autre corps, lui donne sa direction.
Ils ont 18 ans, 20 ans peut-être. Ils s’entraînent, ils tentent, laissent la perfection d’un mouvement s’achever dans un rire, il y a des haussements de sourcils, des épaules encore bronzées de l’été qui s’achève, des plantes de pieds posées à plat, un saut, un bruit mat, maîtrisé jusque dans l’étouffement, et celui-là qui tourne, ce garçon solide au tee-shirt noir, à la voix douce, petite barrette sur le haut du crâne. Parfois, on dirait qu’ils regardent très loin, vers un point qu’eux seuls semblent voir.
Ce soir, quand se fera le noir, aucun d’entre eux n’aura plus d’âge. Ils seront l’attente et l’espoir, le mouvement, le sommeil. Dans la danse et la lumière, dans la musique qui vrille l’espace, ils tenteront d’arrêter le temps.

Ils seront le vieil homme qui attend, au ras d’une montagne aride, sur une île désolée, que jaillisse enfin l’eau de l’immortalité. L’ancêtre au costume ample, au corps empêché, qui porte tout le poids de l’attente. Celui qui perd sa vie en espérant la faire durer, celui qui prie, près du puits sec, pour que vienne l’eau miraculeuse, pour que les pierres s’en imprègnent. Celui qui vieillit à force d’attendre, de se refuser au sommeil, de ne jamais s’abandonner — s’il s’endort, s’il lâche prise, il manquera le temps secret, celui où tout se révèle, où enfin il ne sera plus séparé de lui-même. Mais à peine son oreille perçoit-elle, au loin, ce qui ressemble au bruit de l’eau, que le silence se fait.
Ils seront l’homme qui laisse passer sur lui les années sans les voir, délaisse le frais des arbres et le doux des enfants, oublie qu’il n’y a que dans les moments où le sommeil nous prend, l’oubli ou l’inconscience, que l’on parvient à toucher du doigt ce qui nous échappe. Ils seront le masque qui habille son visage, les sons qui sortent de sa bouche, ses mains qui se creusent, ses yeux qui se voilent.
Ils seront celui qui mord la chair des oiseaux pour ne pas mourir de faim, qui boit la pluie pour ne pas mourir de soif, qui dévore l’herbe par poignées.
Ils seront celui qui, s’il finit par fermer les yeux, par étendre son corps, trouvera au réveil les pierres encore humides de l’eau jaillie sans lui.
Ils seront le jeune homme, le héros de légende, dont la chaleur du corps fait bouillir l’eau, fondre la neige. Ils seront la force, la jeunesse et l’obstiné courage, l’envie, l’aveuglement. Ils seront ces deux hommes, le vieux et le jeune, chacun voulant boire avant l’autre l’eau fabuleuse.
Ils seront le souvenir de ce qu’on n’est plus sûr d’avoir vécu, la danse vive et mêlée de celui qu’on sera et de celui qu’on a été, du vieil homme aux habits gris, du jeune homme aux habits d’or, de celui qui attend depuis longtemps et de celui qui commence juste à attendre. Et entre les deux, tout notre temps secret se tiendra dans leur danse.

Ils seront le jeune homme qui dit : Je n’ai pas peur de toi, oiseau, femme ou sorcière.

Mais quand le vieux s’éloignera, dans son costume semé des vieux souvenirs de l’or, quand il marchera vers le fond de la scène, le jeune homme le suivra de près, à quelques pas d’écart à peine, dans ses habits chatoyants encore, avec son corps plein de vie encore, et quand le vieux disparaîtra, avalé par le noir, le jeune sera pris à son tour, et il ne restera de lui que le bruit de son manteau traînant sur le sol, bientôt absorbé par l’écran lumineux — source tarie, immense image.
Ils seront le photographe qui ne peut que capturer un moment déjà passé, puisque le désir est toujours plus rapide que le doigt qui appuie sur le déclencheur — alors, une image c’est aussi, toujours, la marque d'un regret et de ce qu’il garde comme attente, comme désir, comme espoir.
Ils seront le danseur japonais et le poète irlandais qui regardent, quelque part, loin dans le temps, un oiseau à travers les barreaux d’une cage, qui fixent son corps chaud, ses plumes plus claires sur le poitrail, le gris basalte couvrant ses ailes, qui tentent de saisir sa danse, se perdent dans l’or pailleté de ses yeux à la texture de planète, de bille de verre, pour capter l’essence de son mouvement, le fond de son regard.

Je ne peux pas supporter ses yeux, ils ne sont pas de ce monde.

Ils seront le poète qui tente de traduire en mots le vol de l’oiseau, la danseuse qui voudrait sentir son mouvement lui pénétrer le corps pour être capable, sur scène, de se transformer, à son tour, en femme épervier.
Ils seront ces deux hommes que quelque chose sépare, toujours, du mystère dont ils tentent de déplier la profondeur pour l’offrir, sur scène, aux spectateurs — eux, ils verront, si les danseurs ont la grâce et si le poète trouve les mots, s’ouvrir le gouffre qui nous sépare des choses et nous les rend si désirables.
Ils seront le marcheur dont l’œil voudrait sauver les paysages, saisir la mer aux quatre coins du globe, celui qui passe des heures, suspendu, entre l’immensité du ciel et celle de la mer, jusqu’à ce que tous les rivages, dans son regard, finissent par se ressembler, par ne plus former qu’un trait bien net qui coupe le monde en deux, qui abolit le temps et l’espace, en prélève un fragment qui contient tous les autres.

Ils seront celui qui regarde son visage dans un miroir et qui se demande qui est là.

Ils seront l’enfant qui découvre que l’instant où il s’est senti exister si fort est déjà derrière lui, et qui s’accroche alors à l’instant d’après, qui serre le poing pour le retenir — comment accepter qu’un instant où l’on s’est senti si vivant puisse être si vite remplacé par un autre, qui porte aussi bien l’illusion de son éternité ?

Ils seront l’arbre au bois souple, aux feuilles qui forment des cavernes et qui, quand elles tombent, bouchent le lit sec de la source, craquent sous les pieds des enfants sur le chemin de l’école et tournent dans le vent, laissant le tronc à nu, dans l’attente du printemps.
Ils seront la lumière qui brûle la pellicule quand l’obturateur reste ouvert trop longtemps, qui aveugle la danseuse et efface les visages, les paupières baissées et les yeux grands ouverts, le mouvement d’une main repoussant des cheveux en arrière, et ne laisse qu’une salle vide entourée de gradins déserts, l’impression d’une présence.
Ils seront tout ce qui ne peut être attrapé, tout ce qu'on tue si on l’attrape — qu’est-ce qu’une image sinon une source déjà tarie, une pierre déjà sèche quand on y pose les doigts ?
Ils seront nous tous qui tentons de figer un instant et d’en saisir le cœur, qui préférons guetter plutôt que s’endormir.

Elle s’avancera, avec son rire laissé en coulisses avant de monter sur scène. Elle deviendra la femme-épervier. Elle nous fixera de ses yeux lourds, qui n’impriment plus aucune image.

Ni mouillés ni troublés ; ce ne sont pas les yeux d’une fille.

Dans l’obscurité de la salle, on tentera de la saisir, de tout saisir. Le corps de l’oiseau. Le mouvement trop rapide pour que notre rétine fixe sa trajectoire. Les images de ce qu’on n’a pas vécu mais qu’on pressent dans un geste, un souvenir, un regard. L’instant où l’eau jaillit, où le temps s’arrête, où le corps traverse l’air, où la lumière frappe la pellicule, y imprime une silhouette, y efface tout le reste.
On ne la verra pas voler. Le temps d’un clignement de paupière, elle sera déjà retombée, légère, sur le sol. Elle aura posé sur notre front son aile rouge de fièvre qui nous laissera comme hantés au réveil — un rêve s’est tenu là, en lisière de conscience, la pellicule est voilée, l’image perdue, la source sèche, le corps de la danseuse déjà retombé sur le sol et le souvenir du vol pourtant.
Tout sera vécu sans trace, sans stigmate, sans souvenir, juste le souffle de ce qui a eu lieu à l’abri de notre regard, dont seule la danse déploie la trace. 

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