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Le Roi s’amuse et son procès

Censure et société — Par Marie-Laurence Marco

Tout comme la pièce de Victor Hugo, dont le livret de Rigoletto s’inspire, l’opéra de Verdi fut censuré à sa création. Si Victor Hugo décida d’abandonner sa bataille contre le pouvoir après avoir publié un texte demeuré célèbre sur la liberté d’expression, le compositeur dut transposer l’action et modifier l’intrigue pour que son chef-d’œuvre puisse être représenté.  

« L’apparition de ce drame au théâtre a donné lieu à un acte ministériel inouï. Le lendemain de la première représentation, l’auteur reçut de M. Jouslin de Lassalle, directeur de la scène au Théâtre-Français, le billet suivant, dont il conserve précieusement l’original :
"Il est dix heures et demie, et je reçois à l’instant l’ordre de suspendre les représentations du Roi s’amuse. C’est M. Taylor qui me communique cet ordre de la part du ministre.
Ce 23 novembre."
Le premier mouvement de l’auteur fut de douter. L’acte était arbitraire au point d’être incroyable. »

Préface de Victor Hugo pour l’édition du Roi s’amuse


Victor Hugo intenta un procès au Théâtre-Français pour protester contre l’interdiction de sa pièce. On fut scandalisé tant par Triboulet, présenté en héros tragique, que par la charge politique de l’écrivain contre la monarchie. On jugea le tout profondément immoral.

Les questions de police des théâtres étaient alors du ressort du Ministère du Commerce et des Travaux publics, dirigé par le comte d’Argout. En 1832, on vivait sous le régime de la Charte de 1830 qui stipulait dans son article 7 : « La censure ne peut jamais être rétablie ». Si l’article, très imprécis, concernait plutôt la liberté de la presse - chèrement acquise -, la liberté du théâtre, non mentionnée, était implicitement admise. Dans ce cadre, l’intention de l’écrivain était de mener un procès politique afin de démontrer l’illégalité de la censure qui frappait son œuvre. Dans un premier temps, Victor Hugo explicita son combat pour « sa liberté de poète et de citoyen » dans la Préface à l’édition du Roi s’amuse, parue le 3 décembre 1832. Le jour du procès, 19 décembre 1832, l’avocat Odilon Barrot plaida pour l’écrivain puis celui-ci prit la parole et lut son discours devant une foule nombreuse :

« … Aujourd’hui on me bannit du théâtre, demain on me bannira du pays ; aujourd’hui on me bâillonne, demain on me déportera ; aujourd’hui l’état de siège est dans la littérature, demain il sera dans la cité. »

Le discours de Victor Hugo fut - habilement - donné par l’éditeur Renduel aux acheteurs de l’ouvrage, puis inséré à partir de la troisième édition. Ce discours restera célèbre pour la défense de la liberté d’expression.
Le Tribunal de Commerce se déclara incompétent dans son jugement du 2 janvier 1833. Victor Hugo ne fit pas appel et renonça à sa pension octroyée par Louis XVIII.    

Première page de la préface de l’édition du « Roi s’amuse » (Ed. J. Hetzel, 1866) : discours de Victor Hugo prononcé devant le tribunal de commerce
Première page de la préface de l’édition du « Roi s’amuse » (Ed. J. Hetzel, 1866) : discours de Victor Hugo prononcé devant le tribunal de commerce © Bnf

Après 1830, dans ces années d’agitation républicaine, beaucoup de spectacles représentés portaient un regard ironique et railleur sur la société et donnaient à entendre un réel et profond sentiment de révolte contre toutes formes d’autorité. On se moquait de tout et de tous. Le duo de bandits drolatiques, Robert Macaire et son compère Bertrand - personnages de L’Auberge des adrets, représentée en 1823 et reprise en 1832 - s’inscrivaient du fait de leur immense succès dans cette veine séditieuse. À cette époque, le théâtre était le grand divertissement des classes populaires et la Monarchie de Juillet se méfiait du côté dangereux que le théâtre pouvait toujours induire. Déjà en 1831, Louis-Philippe avait tenté de rétablir la censure sans y parvenir. Elle le sera en 1835, l’année de l’attentat de Giuseppe Fieschi qui tua dix-huit personnes sans atteindre le roi, ni les princes ses fils.

Tardivement, Victor Hugo a ajouté sur la première page du manuscrit de sa pièce : « écrit le 1er acte au milieu de la fusillade de l’insurrection » ; c’est-à-dire au moment où l’importante barricade du cloître Saint-Merri est enlevée par les forces gouvernementales, lors des évènements des 5 et 6 juin 1832.

Du théâtre à l’opéra, notons que Giuseppe Verdi lui-même - admirateur passionné de l’œuvre de Victor Hugo - fut l’objet de la censure de l’Empire austro-hongrois qui occupait une partie de l’Italie, et notamment Venise, quand il voulut adapter la pièce telle que. Il dut alors procéder à une transposition pour parvenir au chef-d’œuvre que nous pouvons toujours voir et entendre aujourd’hui.

Marie-Laurence Marco est responsable de la bibliothèque et de la documentation de la Maison de Victor Hugo. Historienne du XIXe siècle, elle prépare une thèse sur Les paysages sonores dans l'œuvre poétique de Victor Hugo.

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