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Rencontres

Le rêve, la danse et le réel

Portrait de Mats Ek — Par Anne Le Berre

Alors qu’il annonçait, en 2016, qu’il quittait la scène et le monde de la danse, le chorégraphe suédois Mats Ek est de retour à l’Opéra national de Paris pour l’entrée au répertoire de Carmen et la création de deux pièces : Another Place et Boléro. Avec une poésie chorégraphique tirée des contes, des objets de la vie courante, et toujours inspirée de la richesse de la musique, Mats Ek nous donne à nouveau rendez-vous en juin au Palais Garnier. Retour sur sa carrière.    

De ses rapports au théâtre et à la danse, Mats Ek a sans doute tiré une expressivité redoutable dans l’utilisation des corps de ses danseurs. Sa formation débute côté dramatique au Marieborg Folks College, dans les traces de son père Andres Ek, mais il la poursuit dans le sillage de sa mère Birgit Cullberg par une immersion dans le monde de la danse. Celle-ci, disciple de Kurt Jooss et fondatrice du Cullberg Ballet de Stockholm, l’intègre à la direction artistique de la troupe qu’il finit par diriger seul à partir de 1985. Chorégraphe au langage particulier, notamment pour ses profonds pliés à la seconde, Mats Ek est célèbre pour ses nouvelles versions des ballets classiques (Giselle qu’il transpose dans un hôpital psychiatrique en 1982, Le Lac des cygnes ou encore La Belle au bois dormant en 1993) dans lesquelles il déconstruit les grammaires classiques pour créer des corps dansants tendus par des lignes de force dans leurs sauts, leurs pieds flexes et leurs mains plates et brandies. À partir de 1993 il réalise des créations pour de grandes maisons de danse en tant que chorégraphe indépendant, et remporte le prestigieux prix Benois de la danse en 2006 avant son retrait des scènes en 2016.

Marie-Agnès Gillot dans Giselle, Palais Garnier, 2004
Marie-Agnès Gillot dans Giselle, Palais Garnier, 2004 © Icare / OnP
C’est avec l’entrée au répertoire de Giselle en 1993 que Mats Ek se lie au Ballet de l’Opéra, avant de créer en 2000 son ballet en dix séquences Appartement. Le répertoire du Ballet s’est enrichi de ses œuvres au fil des années depuis Giselle, avec Une sorte de… et La Maison de Bernarda. Le Ballet Royal de Suède est également venu donner Juliette et Roméo en 2013. C’est à nouveau à l’Opéra national de Paris que Mats Ek fait son retour, avec sa Carmen jamais donnée ici, et deux créations.

Une danse entre musique et littérature

Mats Ek exprime un goût pour la matière brute, texte ou musique. La relecture des contes ou l’inspiration venue des musiques de compositeurs aussi divers que variés sont les matrices de son univers chorégraphique, monde où l’on ne sait plus s’il transpose de la danse au théâtre, du texte à la danse, mais où il raconte toujours une histoire.    

Le retour à la musique

Pour de grands ballets comme de plus petits morceaux de poésie, Mats Ek jongle avec les classiques de la musique pour en faire jaillir la danse. Son Sacre du printemps (1984) prend place dans la société ritualisée des Samouraï, « parce que j’ai trouvé dans la musique un mélange de précision et d’éruption, de contrôle et de sauvagerie », explique-t-il.

Mats Ek recompose et renouvelle les partitions selon son envie de raconter une histoire : « Il me semble que, bien souvent, les musiques de ces ballets classiques possèdent un potentiel plus riche, plus complexe que ce que les versions chorégraphiques exploitent ». Pour Juliette et Roméo, il remanie Tchaïkovski et non Prokofiev, qu’il juge trop proche d’un récit linéaire ; là où il aurait pu aussi choisir Berlioz, qui déjà sélectionnait des passages du drame shakespearien dans sa « symphonie dramatique » de 1839, il préfère ouvrir la partition de Tchaïkovski de 1872 autour des motifs de l’amour et de la passion et y incorpore d’autres œuvres (le Concerto pour piano n°1, la Symphonie n°5, des extraits de Manfred et La Tempête…) et satisfait le « besoin d’une qualité symphonique » nécessaire à l’intensité narrative de la pièce.    
Appartement avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris, Palais Garnier, 2002
Appartement avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris, Palais Garnier, 2002 © Christian Leiber / OnP
C’est avant tout la création qui l’appelle. Pour Appartement, Mats Ek collabore main dans la main avec le quatuor Fleshquartet (un violon, un alto, un violoncelle et des percussions). Il sélectionne plusieurs pièces, hétérogènes, qui font naître les dix « séquences » de la vie quotidienne et de son tumulte. « C’est une musique contemporaine, urbaine, qui sent l’asphalte », dit le chorégraphe qui positionne ses danseurs sur un passage piéton, scène symbolique de la solitude de l’individu envahi par le tourbillon incessant et oppressant de la ville agitée que les rythmes du Fleshquartet suggèrent.    

Le retour au texte

De la même façon qu’il se laisse guider par la musique, Mats Ek chorégraphie en se replongeant dans les contes ou les histoires populaires, en faisant parfois presque abstraction des ballets classiques existants. Cette antériorité permet un retour à la source de la narration, de se dégager des simples transpositions et d’accéder à une forme plus libre de création. Dans sa Giselle (1982), il creuse la fable romantique pour découvrir « beaucoup de relations complexes d’ordre social et spirituel, qui dormaient dans le livret original ». La danse de Mats Ek invite à prendre le conte comme une plateforme universelle qui permet de le redéplier. Ses danseurs campent des personnages emplis de la force tirée de la forme épurée du conte ; une Giselle aux prises avec des tourments psychiatriques dignes d’un romantisme des plus mouvementés, une Carmen effrontée telle que l’avait imaginée Mérimée.    
José Martinez dans La Maison de Bernarda, Palais Garnier, 2011
José Martinez dans La Maison de Bernarda, Palais Garnier, 2011 © Agathe Poupeney / OnP

Mats Ek exacerbe et chorégraphie la trame narrative pour lui apporter de la profondeur. Dans son interprétation de la pièce de théâtre de Lorca, La Maison de Bernarda (1978), nous sommes face à une scène dépouillée, un homme dans le rôle de la mère veillant implacablement sur ses cinq filles. Les personnages ne vivent qu’à travers leur danse, véritable image de la folie et des tensions présentes chez Lorca. C’est par ce nécessaire retour à la matière initiale que jaillit la poésie de la danse de Mats Ek. 

Une poésie chorégraphique

Emblématiques pas de deux

C’est à travers le pas de deux que la délicatesse de son univers se dessine. Ses « Solo for two », réflexions intimistes sur le fonctionnement du couple, depuis Smoke (1995) jusqu’à Place (2007) et bientôt Another Place sont souvent dédiés à ses danseurs fétiches : Niklas Ek, son frère, et Ana Laguna, sa femme et collaboratrice, rencontrée en 1975 au Cullberg Ballet. 

Vincent Chaillet et Séverine Westermann dans Une sorte de…, Palais Garnier, 201
Vincent Chaillet et Séverine Westermann dans Une sorte de…, Palais Garnier, 201 © Agathe Poupeney / OnP

Dans un univers qu’on a qualifié proche de celui de Magritte, onirique et presque surréaliste, les pas de deux d’Une sorte de... (1997) lient le couple par la danse et leur voyage inspiré des notes du Petit Requiem de Gorecki. Loin d’une écriture d’un conte de fées, Mats Ek livre pourtant la délicatesse du couple moderne, sa beauté prise dans le réel plus morose. 

Objets et banalité de la vie

Mats Ek est d’ailleurs particulièrement talentueux pour développer le thème de la vie banale et l’emporter jusqu’au lyrisme. Les objets, de la hache au bidet, participent à la dramaturgie sans jamais être provocants. Dans la chorégraphie, les gestes qui semblent triviaux prennent une nouvelle signification : « Il est nécessaire d’être concret, et de cette situation extraire quelque chose aux résonances plus vastes »1.

Alice Renavand et Nicolas Le Riche dans Appartement, Palais Garnier, 2012
Alice Renavand et Nicolas Le Riche dans Appartement, Palais Garnier, 2012 © Ann Ray / OnP
La table, si souvent présente chez Mats Ek, et qui le sera à nouveau dans Another Place, devient un des motifs de ces histoires quotidiennes, au même titre que la porte. Pour la création d’Appartement en 2000 à l’Opéra national de Paris, les multiples objets présents sur scène tout comme les danseurs sont propulsés par la chorégraphie dans un monde où la grâce opère. Mouvement du prosaïque à l’idéal, la danse de Mats Ek déplace avec élégance le quotidien sur scène.    

1. Citation issue de l’émission France Culture : du 7 janvier 2016 « From back to Blue : Mats Ek tire sa révérence »

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