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Regards

Le miroir des Indes

Ou l'exotisme chez Rameau — Par Valère Etienne

Du temps de Rameau comme au XXe siècle, Les Indes galantes, portées sur scène, ont souvent connu le même sort : elles devenaient selon les époques, sous couvert d'exotisme et de dépaysement, un spectacle de divertissement obéissant à tous les codes du théâtre occidental. Mais c'est précisément en se projetant lui-même sur scène que l'Occident trouvait l'occasion de porter un regard réflexif sur soi.


En 1735, à cinquante ans passés, Jean-Philippe Rameau fait jouer pour la deuxième fois seulement une de ses œuvres à l'Académie royale de musique : après être venu sur le tard à l'opéra avec Hippolyte et Aricie (1733), il s'illustre cette fois dans le genre de l'opéra-ballet en composant Les Indes galantes. Ici, les intrigues amoureuses sont transposées dans des cadres plus ou moins exotiques, entre l'Amérique précolombienne et l'Orient, comme l'indiquent les titres des différentes Entrées : "Le Turc généreux", "Les Incas du Pérou", "Les fleurs, fête persane", et "Les Sauvages" en Amérique du Nord.

Maquette de costume des Indes galantes par Louis-René Boquet. Académie royale de musique, 1761
Maquette de costume des Indes galantes par Louis-René Boquet. Académie royale de musique, 1761 © BnF
Maquette de costume des Indes galantes par Louis-René Boquet. Académie royale de musique, 1761
Maquette de costume des Indes galantes par Louis-René Boquet. Académie royale de musique, 1761 © BnF

Les Indes galantes naissent de la vague d'orientalisme qui imprègne à l'époque la vie artistique européenne, et en particulier française : la traduction des Mille et Une Nuits d'Antoine Galland était parue entre 1704 et 1717, les Lettres persanes de Montesquieu en 1721 ; Les Indes galantes elles-mêmes, en 1735, furent écrites sous le patronage de la très lucrative Compagnie des Indes qui exerçait alors son empire dans les mers orientales. En y regardant bien, toutefois, l'exotisme de Rameau ne va pas très loin : les Incas dansent la loure et les Persans la gavotte, tout en s'exprimant dans un impeccable français de cour. Rameau a bien utilisé, pour l'entrée des "Sauvages", un thème emprunté à de véritables Indiens de passage à Paris en 1725, mais cet emploi reste purement décoratif : l'époque est encore loin où les musiciens occidentaux songeront par exemple à utiliser des modes orientaux dans leur harmonie ou à intégrer des instruments "ethniques" dans leurs orchestres. Pour ce qui est des costumes portés sur scène, le costumier des premières représentations de 1735, Jean-Baptiste Martin, a cherché à évoquer les traditions des Incas en ajoutant à leurs tenues des accessoires comme des plastrons solaires ou des ceintures de plumes, d'aspect réellement prégnant et massif. Mais lors des reprises des années 1760, les mêmes éléments, réutilisés par Louis-René Boquet, sont complètement intégrés à des toilettes aristocratiques dans le pur style Louis XV.

En un mot, l'Europe se projette elle-même sur les "Indes" comme dans un miroir : ici comme ailleurs, on utilise l'exotisme pour satisfaire la soif de spectacle et de divertissements d'un Occident centré sur lui-même. Et, pourtant, c'est en se regardant dans ce miroir que l'Europe parvient à se distancier d'elle-même : un peu comme les Persans de Montesquieu, qui avaient la culture et les références d'Occidentaux mais dont le statut d'étrangers permettait de les poser en critiques éclairés des civilisations européennes. Chez Rameau, le grand prêtre Huascar dénonce la cupidité de ces envahisseurs espagnols en usant de l'esprit d'un philosophe parisien : "L'or qui de nos autels ne fait que l'ornement / Est le seul dieu que nos tyrans adorent".

Les Indes galantes lors de la reprise de la production de 1952, Opéra de Paris, 1961
Les Indes galantes lors de la reprise de la production de 1952, Opéra de Paris, 1961 © Roger Pic / BnF

Disparues du répertoire pendant presque deux siècles, Les Indes galantes sont rejouées à l'Opéra de Paris en 1952, alors que l'opéra baroque connaît un retour en grâce. Le directeur de l’Opéra, Maurice Lehmann, metteur en scène rompu aux comédies musicales et aux grands spectacles populaires, propose une nouvelle production en appliquant ses méthodes dans le domaine du grand opéra. « Il ne fait aucun doute que la pompe qui préside à ce spectacle corresponde au faste et au merveilleux dont étaient épris les contemporains de Rameau », affirme Lehmann. Sûrement, mais les costumes utilisés dans cette nouvelle mise en scène, qui mélangent parodies de costumes d'époque et revue de music-hall, avec des pointes d'érotisme hollywoodien, s'adressent bien à un spectateur de 1952. Ce que Rameau avait fait à l'Orient, l'opéra du XXe siècle le fait à Rameau lui-même : sous prétexte d'illustrer pour le public une réalité mal connue et lointaine, on monte un spectacle à grande pompe dont tous les aspects sont garantis d'être familiers au spectateur et visent manifestement avant tout un objectif d'audience et de rentabilité. Philippe Herreweghe, désabusé, l'a bien compris : « Je vois comme une supercherie le fait qu'un spectacle comme Les Indes galantes remporte un immense succès public alors que ce ne sont que les Folies-Bergères avec prétexte culturel ». On se rappelle aussi ces commentaires de Roland Barthes, qui dénonçait en 1955 dans la revue Théâtre populaire, en désignant nommément la reprise des Indes galantes à l'Opéra, les travers du théâtre bourgeois : le luxe matériel est ce que l'on offre au spectateur afin qu'il en ait pour son argent. « Il est bien évident qu'à ce compte-là, la somptuosité illusoire des costumes constitue une restitution spectaculaire et rassurante ; vulgairement, le costume est plus payant que l'émotion ou l'intellection ».

Et cependant, ce théâtre à grand spectacle, à son tour, se dénonce lui-même en fonctionnant comme sa propre parodie. La mise en scène ne manque d'ailleurs pas de clins d'œil adressés au spectateur ; ainsi cette machine qui, en 1952, diffusait du parfum dans le public, fièrement annoncée par les programmes : allusion à cette connaissance élémentaire transmise par l'école aux spectateurs du XXe siècle, selon laquelle les Français du temps de Louis XV, faute de se laver régulièrement, camouflaient leurs odeurs corporelles en recourant à ces cosmétiques, dont les gradins des salles de spectacle devaient par conséquent être emplis… De cette reconstitution historique au second degré, les spectateurs de l'Opéra n'étaient pas censés être dupes. 


Rameau est aujourd'hui mis à l'honneur par la Bibliothèque nationale de France, qui présente dans Gallica ses collections numérisées portant la mémoire du compositeur. On y trouvera, notamment, certains des décors et des costumes utilisés pour les représentations des Indes galantes et de ses autres œuvres scéniques.

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