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Le manuscrit de Don Giovanni

Une histoire unique — Par Emmanuel Reibel

La France peut s’enorgueillir de posséder l’un des manuscrits les plus légendaires de l’histoire : l’autographe du Don Giovanni de Mozart. De Vienne à Paris, voyage dans le temps et dans la partition, en compagnie du musicologue Emmanuel Reibel qui retrace l’histoire de ce trésor.   

Que de tribulations traversées par cette partition écrite entre Vienne et Prague en 1787, pour finir ainsi au département de musique de la Bibliothèque Nationale et reposer à jamais sous la cote Ms 1548 ! En feuilleter quelques pages donne l’impression d’approcher la source du geste créateur, de surprendre l’aisance et la vitesse de Mozart à sa table de travail, tout en voyageant dans le temps pour croiser le spectre de tous ceux par qui, de main en main, cet incroyable manuscrit est venu jusqu’à nous.

Sa destinée commence, à la mort de Mozart, par suivre les intentions de Constance, la veuve du compositeur, et de son second mari, Georg Nikolaus Nissen, qui authentifie de son écriture la première page de l’autographe de Don Giovanni comme étant « Von Mozart und seiner Handschrift » (de la propre main de Mozart). Constance décide de vendre cette partition en 1800 à l’éditeur Johann André de Francfort, dont la famille conserve précieusement ces huit liasses de quelque cinq cents pages. Jusqu’à ce que le gendre de l’éditeur, le facteur de pianos Johann Baptist Streicher, fasse passer en 1854 une petite annonce à travers différents journaux de l’Europe entière. Le manuscrit de Don Giovanni est à vendre ! À prix d’or, il va sans dire... La nouvelle parvient jusqu’en Angleterre où la grande cantatrice Pauline Viardot est en train de triompher dans Le Prophète de Meyerbeer. Fille du ténor Garcia et sœur de la grande Malibran, applaudie dans l’Europe entière, elle-même compositrice, cette musicienne accomplie n’hésite pas à sacrifier ses bijoux pour se porter acquéreur. Le manuscrit de l’opéra mythifié outre-Rhin depuis Hoffmann devient donc parisien.

Partition autographe de
Partition autographe de "Il dissoluto punito ossia il Don Giovanni," de Wolfgang Amadeus Mozart : première page de l'ouverture, 1787 © Bibliothéque nationale de France

Consciente de détenir un vrai trésor, Pauline Viardot le conserve telle une relique. Elle en relie les huit fascicules dans de magnifiques cuirs de couleur mauve, et fait construire un splendide coffret incrusté à l’effigie de Mozart afin d’abriter l’ensemble. Nul doute que la généreuse musicienne, à la tête d’un salon très prisé, n’a pas manqué de faire admirer sa récente acquisition à tous ses amis : Gounod (dont elle crée le rôle-titre de Sapho), Berlioz (qui remanie pour elle l’Orphée de Gluck), Wagner (durant son séjour parisien), Saint-Saëns (qui écrivit pour elle Samson et Dalila), mais aussi Rossini ou Tourgueniev…

En 1892, Pauline Viardot décide de se dessaisir du manuscrit pour le remettre solennellement à la bibliothèque du Conservatoire. Don Giovanni devient une affaire nationale, saluée dans la presse de l’époque, alors qu’on vient de célébrer peu avant le centenaire de sa création en réhabilitant une œuvre que la France avait un peu tardé à apprécier à sa juste mesure. Le rattachement de la bibliothèque du Conservatoire à la Bibliothèque nationale, en 1935, achève définitivement le voyage du manuscrit.Tout au long du XXe siècle, de nombreux curieux viennent l’admirer à Paris. Mais sa fragilité interdit bientôt qu’on l’expose fréquemment à la lumière. Un fac-simile fut réalisé en 1967 pour permettre de consulter plus facilement l’original. Restait à faire connaître auprès d’un plus large public les trésors de ce manuscrit, ce que fit en 2006 l’éditeur Textuel en en publiant les pages les plus significatives(1).

En parcourant les différents feuillets, on se laisse fasciner par le geste de Mozart au repentir rare, par un rythme presto qui est celui de Don Giovanni.

Nul besoin de savoir lire la musique pour éprouver une grande émotion à la lecture du manuscrit : la graphie nette et précise de Mozart confond par son assurance. L’aisance de l’écriture donne une apparence calligraphiée à certaines pages, au moment même où un sentiment d’urgence semble animer l’ensemble. En parcourant les différents feuillets, on se laisse fasciner par un geste au repentir rare, au dessin hâtif mais soigné qui donne l’impression de voir courir la plume sur le papier, à un rythme presto qui est celui de Don Giovanni, celui de l’infernal air du champagne, celui de Mozart lui-même sa vie durant. Les mélomanes et les curieux pourront ainsi débusquer de nombreux signes de rapidité dans la graphie : omission fréquente de la mention des clés en début de ligne, économie d’écriture de certaines parties instrumentales qui en doublent d’autres, par un système de renvois, abréviations verbales dans les indications de caractère ou dans les didascalies scéniques… Les interprètes seront étonnés de découvrir qu’au moment où Mozart semble mener une course graphique contre la montre, il est d’une infinie précision quant aux indications de nuances et de dynamique, reportées systématiquement sur toutes les parties instrumentales.

Ce manuscrit permet de nourrir une réflexion sur la dialectique entre l’espace graphique et la pensée compositionnelle. Le format à l’italienne avec douze portées impose en effet un certain nombre de contraintes, que Mozart transgresse à l’occasion en ajoutant de sa propre plume une ligne supplémentaire. Son goût pour les ensembles vocaux, gourmands en espace, le conduit encore à réorganiser l’économie de sa page, en renvoyant certains instruments à des feuillets annexes, ou en superposant trois parties sur une même portée (dans le finale du premier acte), quitte à employer trois clés différentes sur la même ligne pour des raisons d’espace et de lisibilité…

Les différentes couleurs d’encre nous renseignent sur la stratigraphie, c’est-à-dire la chronologie de l’écriture. Au premier acte, l’air de Zerlina « Batti, batti o bel Masetto » est ainsi écrit et pensé à trois parties (Zerlina, violoncelle solo, basses) avant d’être orchestré dans un second temps. Assez rares à l’exception du deuxième finale d’acte, les ratures éclairent systématiquement la pensée compositionnelle. Mozart biffe parfois certaines formules conventionnelles, héritées de l’opera buffa du temps, pour leur substituer une ligne mélodique permettant d’enrichir la psychologie des personnages. Il donne ainsi un relief particulier au personnage de Zerlina, dont la tendresse vocale évite les clichés buffa. D’autres ratures transversales apparaissent pour supprimer certaines formules cadentielles trop marquées, notamment dans le premier finale d’acte, afin d’enchaîner les différents numéros dans une logique de continuité dramatique. Nouveau signe que Mozart est obsédé par l’urgence du rythme théâtral.

Le manuscrit donne ainsi à voir le dramaturge au travail, et pas seulement le compositeur copiant sous la dictée du génie. Et si l’on peut trouver plaisir à réentendre Don Giovanni chez soi, en suivant les paroles de la main même de Mozart, on est surtout frappé du fait que l’espace – statique – de la page puisse se laisser traverser par un tel mouvement : la fuite en avant d’un séducteur qui, avant de sombrer dans le non-temps de la mort, est vecteur de transgression morale, sociale, mais aussi musicale, dramaturgique – et graphique.

(1) Gilles Cantagrel, Catherine Massip, Emmanuel Reibel (éd.), Mozart. Don Giovanni. Le Manuscrit, Bibliothèque nationale de France / textuel, 2006.

 

Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, Emmanuel Reibel est maître de conférences à l’Université de Nanterre. Auteur notamment d’une monographie sur Verdi, d’un ouvrage sur les musiciens romantiques et d’un essai sur la critique musicale au temps de Berlioz, il a coédité, en 2005, aux éditions Textuel les pages les plus significatives du manuscrit de Don Giovanni.

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