Rencontres

Le danseur mis à nu

Quand Bella Figura entrait au répertoire de l’Opéra de Paris — Par Inès Piovesan

Quinze ans après son entrée au répertoire, Bella Figura du chorégraphe tchèque Jiřì Kylián est à nouveau à l’affiche du Palais Garnier aux côtés de deux nouvelles productions, Tar and Feathers et Symphonie de psaumes. Eleonora Abbagnato et Alessio Carbone, tous deux présents en 2001, évoquent leurs souvenirs et reviennent sur un ballet qui les a profondément marqués.


Bella Figura vue par Eleonora Abbagnato

J’ai beaucoup de souvenirs de l’entrée au répertoire de Bella Figura. Jiří Kylián était resté longtemps avec nous pour nous faire répéter, comme au moment de la création de Stepping Stones. L’entrée au répertoire ne réunissait que des Premiers Danseurs et des Étoiles. Être choisie par Kylián, alors que j’étais la plus jeune, représentait pour moi un moment très important. Je garde un souvenir assez dur de lui. Il savait ce qu’il pouvait obtenir de moi et voulait voir le résultat tout de suite. Il me poussait à fond pour faire éclore les qualités qu’il recherchait. Je sortais de répétition en larmes ; c’était difficile d’être face à un si grand Monsieur qui attendait autant. Avec le recul, j’ai adoré ce travail. Avec Kylián, j’ai découvert autre chose que le répertoire classique et j’ai appris à être moi-même, sans chercher à plaire à tout prix.

C’est assez étrange de reprendre Bella Figura aujourd’hui. Il n’y a plus les mêmes personnalités, très fortes, comme Aurélie Dupont, Jérémie Bélingard, Laurent Hilaire, Manuel Legris, Wilfried Romoli, Géraldine Wiart, Lionel Delanoë…. Il y avait des artistes à l’énergie puissante, ce qui formait un niveau de groupe élevé. Cette année, il faut recréer ces conditions avec une nouvelle génération de danseurs.

C’est un ballet qui nous met à nu, dans tous les sens du terme. Il y a un passage dans lequel nous sommes tous en jupe et torse nu. J’ai beau être pudique, je n’y pense pas quand je suis sur scène, cela s’impose de façon naturelle, c’est très pur. Cette pièce est féminine, sensuelle, personnelle. Kylián est un amoureux des femmes, c’est évident ! Chez lui, le physique et la beauté sont très importants. C’est la première image que l’on perçoit, comme ce moment où deux danseuses se frôlent, se touchent sans vraiment se toucher. Il ne se passe presque rien, c’est juste la beauté de deux corps qui bougent. En même temps, ce qu’il demande est très personnel, intérieur, cela doit venir du plus profond de nous mais dans la simplicité, sans exagération. En répétition, il utilisait des images précises. Il me disait : « C’est comme si tu étais un oiseau. Tu es en train de voler et quelqu’un te tire une balle dans le dos. »

Répétition de « Symphonie de psaumes », Palais Garnier, 2016
Répétition de « Symphonie de psaumes », Palais Garnier, 2016 © Ann Ray / OnP

Symphonie de psaumes a été créé à la fin des années 1970, ce qui correspond à ses débuts de chorégraphe. Ses pièces d’une même époque sont souvent liées. Il vient, lui-même, d’une école classique et cela se ressent davantage à ses débuts même si le « style Kylián » est déjà là et se reconnaît immédiatement. Symphonie de psaumes est un ballet assez spirituel. Il y a une scène incroyable où des tapis orientaux sont accrochés en hauteur, sur scène il y a des prie dieu, un chœur chante des psaumes… Cela pourrait évoquer un lieu de culte et en même temps, on a l’impression qu’il s’agit d’une prière universelle, destinée à tout le monde. Kylián est un perfectionniste et il créé des œuvres dans leur globalité. Pour Bella Figura, nous passions des heures sous les lumières, sans bouger ; le spectacle devait être façonné dans le moindre détail : danseurs, éclairages, placements, perfection du mouvement, sentiment... Il est très exigeant et nous fait beaucoup travailler. Mais il est aussi d’une grande générosité et nous donne autant qu’il attend de nous. 

Bella Figura vue par Alessio Carbone

Kylián est un dieu… La première fois que j’ai pleuré en sortant de scène, c’était pour Doux mensonges, que je dansais avec Miteki Kudo. Pourtant, la danse nous procure souvent des émotions fortes mais là… Le spectacle se termine, les applaudissements retentissent, après les saluts, j’entre dans ma loge et je fonds en larmes, secoué de pleurs comme un enfant, à cause de ce trop plein d’émotions !

En 2001, j’avais travaillé avec lui pour Bella Figura. De cette époque, il ne reste aujourd’hui plus qu’Eleonora Abbagnato, Muriel Zusperreguy, Laëtitia Pujol et moi. Dans ce ballet, il est impossible de mentir au public. Nous sommes littéralement mis à nu et l’on ne peut rien surjouer. Nous sommes seuls, avec notre personnalité, complétement dépourvus de tout artifice. Deux personnages sont dénudés dans le ballet, dont celui que j’interprète. Lors des répétitions, il me disait : « Imagine que tu es dans le ventre de ta mère. Tu fais des gestes parfois lents et, par moment, tu donnes des coups de pied, de coude, tu fais des gestes brusques ». Evidemment, on ne se souvient pas de cet état fœtal mais on peut imaginer quelque chose de l’ordre du « cocon », une forme protégée. Kylián nous plonge dans cet état, sa gestuelle exprime ce qui vient de l’intérieur, ce n’est que pure vibration. Il exprime l’inexprimable et parvient à mettre suffisamment en confiance les danseurs, à les amener à être eux-mêmes tout en les intégrant au tableau qu’il est en train de peindre.

Alessio Carbone lors d’une répétition de « Bella Figura », Palais Garnier, 2016
Alessio Carbone lors d’une répétition de « Bella Figura », Palais Garnier, 2016 © Ann Ray / OnP

Dans chacun des ballets que j’ai dansés (Bella Figura, Doux mensonges et Kaguyahime), j’ai toujours retrouvé cette forme d’intériorité. Il amène le danseur à se recentrer, à entrer à l’intérieur de lui-même, à trouver sa véritable essence. Quand tu as retiré toutes les carapaces, les barrières de la représentation, que tu cesses d’être en démonstration, alors, forcément, tu deviens plus vulnérable, ce qui rend la danse encore plus sensible.

Avec ce titre, Kylián cherche à mettre en scène de « belles figures ». « Bella Figura » fait instinctivement penser à une « belle plastique ». Et l’on voit effectivement de beaux corps sur scène. En italien, on utilise l’expression « cercare di fare bella figura » qui pourrait se traduire par : « essayer de se mettre à la hauteur, de donner une bonne impression, de plaire.» Pour être honnête, ce titre ne me paraît ni révélateur ni suffisamment parlant. L’idée que ce ne sont que de beaux corps qui dansent est trop restrictive, il s’agit d’aller bien au-delà. À travers sa gestuelle, il dévoile toute l’intimité du danseur.

Je pense que le rapport au physique de l’autre, à la sensualité l’a toujours beaucoup travaillé. Sa muse, la danseuse qui a créé le rôle principale de Bella Figura, est d’une sensualité à tomber par terre… Le talent de Kylián est de parvenir à faire de cette sensualité quelque chose d’élégant. Ça n’est jamais frontal mais toujours suggéré et subtil. Béjart était plus direct, sa sensualité touchait presque à la sexualité, c’était physique, corporel comme dans Boléro par exemple.

Kylián, c’est un peu comme les chansons des Beatles…. Tout le monde les connaît et les écoute. Elles ont marqué l’histoire de la musique. De la même manière, lui aura marqué l’histoire de la danse contemporaine... 

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