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L’alexandrin en douze points

Petite histoire du vers le plus célèbre de la littérature française — Par David Christoffel

À l'occasion des représentations de Bérénice, David Christoffel s’est interrogé sur l’alexandrin, ce vers qui a hanté pendant des siècles la littérature française. Une enquête en compagnie du compositeur Michael Jarrell et Valérie Beaudoin, membre de l’Oulipo.    

1.

Dans la voix de Sarah Bernhardt déclamant les vers de Phèdre de Racine, on peut entendre le vibrato avec l’ampleur troublante d’une comédienne enragée à servir son rôle. On peut aussi relever un équilibre inouï entre la rigueur métrique et la hargne à donner pleine vie à la folie du personnage qui s’acharne dans l’ardeur d’un amour interdit.    

2.

Certains journalistes de l’époque y ont même entendu un cas spectaculaire d’autohypnose, comme le rapporte aujourd’hui la musicologue Céline Frigau Manning. La puissance de l’alexandrin ne tient pas seulement dans la force incantatoire du vers régulier, elle est aussi dans l’opulence des couleurs vocaliques. Car, au-delà du décompte des syllabes, la métrique est aussi question de choix des voyelles. 

3.

La voix de Sarah Bernhardt peut aussi s’entendre comme l’emblème d’une époque où le phonographe ne pouvait imprimer les voix que si les comédiens ou les chanteurs faisaient un effort de projection. Une époque où l’emphase était le prérequis de la déclamation et qui peut trouver aujourd’hui quelques survivances dans certains slams.

Dans la voix de Julien Delmaire, on peut entendre une volonté d’arracher sa langue du parler quotidien, un désir de souffle continu ou une quête de dignité poétique, pour ne pas dire de nouvel académisme. 

4.

Avant le slam, avec des motivations autres et tout aussi variées, un poète mathématicien s’est inquiété de restaurer l’alexandrin. En oulipien, Jacques Roubaud tient la contrainte pour un potentiel et le « vers libre » pour un oxymore. Dans La Vieillesse d’Alexandre (1978), il distingue trois types d’attaque du vers : « atteinte au principe de continuité (derniers textes de Rimbaud, Corbière), atteinte aux principes de la concordance de la syntaxe à la métrique (faits d’“enjambement” et de “rejet”), atteinte à l’identité des segments constitutifs du vers (hémistiches)1 ».

5.

Mais pendant que Rimbaud mettait la Beauté sur ses genoux pour la trouver amère et l’injurier, les métriciens continuaient de débattre à savoir si la régularité des alexandrins n’est qu’une question de nombre des syllabes ou des pieds. De même que la musique gagne à ne pas laisser le rythme se réduire à une question de durées des notes, la poésie promet de beaux développements en s’apercevant que la métrique n’est pas réductible au rythme.    

6.

Pour pouvoir compter jusqu’à douze, il faut une sorte d’alarme sonore : la rime. Louis Becq de Fouquières lui donne pratiquement statut de métronome : « La rime est la caractéristique de l’unité de mesure ; c’est elle qui clôt, par un effet d’acoustique, le temps expirateur. L’oreille, qui compte les chocs qu’elle reçoit et qui groupe ses sensations acoustiques, est ainsi avertie que les douze sons du vers sont écoulés et que la période mélodique est terminée2. »

7.

L’idée est contestée par Victor Delaporte qui, en contre-exemples, rappelle quelques alexandrins dont la beauté d’alexandrin fait plaisir à entendre, sans faire intervenir le charme de sons répétés. Ainsi : « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », « J’aime le son du cor, le soir, au fond des bois3 ».

8.

Quel pourrait bien être alors le critère d’un bel alexandrin ? Faut-il qu’il puisse donner grâce aux formules dodécasyllabiques du quotidien, telles « Monsieur le Président Directeur Général » ou « Attention à la marche en descendant du train ».    

9.

Plus régulière est la métrique, plus menaçante est la moulinette. La belle musique des vers risque de passer dans la mauvaise musique : « Les lecteurs se font aux rimes brillantes ou simples ; si les vers sont bons, ils admirent tout en bloc. Mais, de grâce, ne leur causez point la désagréable surprise de rimes misérables au beau milieu de rimes choisies et sonores. Cela produit juste l’effet d’une superbe sonate de grand maestro, moulue par un orgue de Barbarie dont le cylindre est garni de dents cassées : cela détonne, cela crie, cela agace4. »

10.

Quand, en 1988, Roubaud fait un marquage de ponctuation sur les 1000 premiers vers de Bérénice, il cherche « à identifier la structure rythmique de l’alexandrin et voir son organisation interne de façon statistique et globale », explique Valérie Beaudouin, pour qui « le vers régulier n’a de valeur que parce qu’il est entouré de vers qui le sont moins ».     

11.

Comme le rythme se joue aussi dans la répartition des voyelles, il faut transcrire Racine en alphabet phonétique (le vers « Cet amour est ardent, il le faut confesser[1], » devient « (s ɛ)(t a)(m u r)(ɛ)(t a r)(d ã t)(i l)(l ə)(f o)(k ɔ̃)(f e)(s e) ») pour mettre des chiffres sur la richesse sonore offerte par la variété vocalique des différentes syllabes. La thèse de Valérie Beaudouin[2] a pu aller jusqu’à montrer, par exemple, que 12% des vers ont un « a » en 1ère position, 16% en 5è position et seulement 8% en fin de premier hémistiche. Ces calculs sur l’ensemble des pièces de Racine a permis de vérifier que le vers régulier est donc un instrument de relief, « de même que, dans la structure du vers, les positions qui sont marquées sont marquées parce que leurs voisines sont atones. »

12.

L’ambition de Valérie Beaudouin était en effet d’« identifier les relations entre structures rythmique et structure sémantique ». Ce travail statistique a pu mettre en évidence que, sur l’ensemble des pièces de Racine, le vers est beaucoup plus régulier autour du pôle de la mort qu’autour du pôle de l’amour. Autrement dit, l’amour fait perdre stabilité dans la prosodie.    


1. Jacques Roubaud, La Vieillesse d’Alexandre, Paris, Ivréa, 2000 [1978], p. 38.
2. Louis Becq de Fouquières, Traité général de versification française, Paris, Charpentier, 1879, p. 29.
3. Cité par Victor Delaporte, De la rime française : ses origines, son histoire, sa nature, ses lois, ses caprices, Lille, Desclée, de Brouwer et Cie, 1898, p. 25.
4. Victor Delaporte, op. cit., p. 173.
5. Racine, Bérénice, vers 421.
6. Valérie Beaudouin, Mètre et rythmes du vers classique. Corneille et Racine, Paris, Honoré Champion, 2002.    

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