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Coulisses

La rose-miroir du Rosenkavalier

Un spectacle, un souvenir — Par Arnaud Regnault

Les entrelacs narratifs de Der Rosenkavalier convergent lors de la scène centrale de la cérémonie de la rose. Le comte Octavian, jeune amant de la Maréchale, présente la rose d’argent à Sophie de la part du baron Ochs en guise de demande en fiançailles, comme le veut la tradition. Les deux jeunes gens engagent le dialogue: « On dirait une rose céleste, pas comme celle de nos jardins, une rose du saint paradis. Ne trouvez-vous pas ? » (Sophie, Acte II). Symbole d’un raffinement XVIIIe siècle, vecteur du sentiment amoureux, la rose d’argent est emblématique de cet opéra, et particulièrement de la mise en scène d’Herbert Wernicke à l’affiche du 9 au 31 mai à l’Opéra Bastille. Tout au long des représentations, Arnaud Regnault, Chef d’équipe au sein du service des Accessoires, est garant du bon déroulement de la cérémonie. Il nous livre ses souvenirs de la création de cette production en 1997, et nous dévoile – côté jardin – les secrets de cette rose.    

Sur le plateau, est « accessoire » tout ce qui n’est pas « décor », tout ce qui n’est pas volume. Tout ce qui existe à l’intérieur de l’appartement, de la chambre, de la forêt ou de la rue que le spectateur voit sur scène est géré par le service des Accessoires. Est aussi considéré comme accessoire ce qui relève de l’artifice : les flammes, la fumée, etc. Le service des Accessoires est un service d’une grande importance. Nous sommes environ trente membres permanents et recourons régulièrement à des intermittents du spectacle lorsque la charge de travail est trop importante.

C’est d’ailleurs comme cela que j’ai commencé ma carrière. Der Rosenkavalier, mis en scène par Herbert Wernicke en 1997, est l’un des tout premiers spectacles sur lesquels j’ai travaillé. Quand on est intermittent, on ne connaît pas toujours tous les tenants et aboutissants des spectacles, on est jeté dans la bagarre pour faire des opérations bien précises. Cependant, cette mise en scène m’a marqué. Le stupéfiant dispositif de miroirs mobiles, réfléchissant tantôt les spectateurs transformés en voyeurs, tantôt des pans de décor XVIIIe qui se métamorphosent comme dans une lanterne magique, révélait un metteur en scène en pleine maîtrise des moyens du théâtre. C’était un spectacle de technicien.

En 2006, j’ai été engagé au sein du service des Accessoires à Bastille. C’est donc en tant que Chef d’équipe que je travaille sur la reprise de cette production. Mes missions ont évolué, je dois dorénavant avoir une vision globale de la production, j’encadre les intermittents et j’assure la gestion des accessoires sur le long terme. Néanmoins, le lien avec le plateau est toujours aussi essentiel. Pour chaque spectacle, la gestion des accessoires est divisée entre deux chefs d’équipe, l’un posté à jardin, l’autre à cour. Moi, je suis un « jardinier » ! Nous nous divisons ainsi le travail pour consacrer une attention optimale à chaque objet. Je connais chaque accessoire d’une mise en scène dans ses moindres détails, que ce soit un objet aussi emblématique que la rose d’argent ou le petit vase que personne ne remarque.
Octavian (Susan Graham) remettant la rose d’argent à Sophie (Barbara Bonney). Opéra de Paris, 1997
Octavian (Susan Graham) remettant la rose d’argent à Sophie (Barbara Bonney). Opéra de Paris, 1997 © Eric Mahoudeau / OnP

Depuis ma première rencontre avec ce Rosenkavalier, presque vingt-ans ont passé. La nostalgie qui se dégage de l’œuvre, je l’éprouve aussi d’une certaine manière. Ce spectacle, je le considère comme une ancienne amante, je ressens fortement la distance que le temps a créé avec lui. En vingt ans, la profession a beaucoup évolué : elle s’est davantage ouverte aux femmes, ce dont je me réjouis. Mon équipe est paritaire sur cette reprise. Mais surtout, pour un œil averti, ce spectacle est extrêmement typé « années 1990 ». À l’époque, cette mise en scène épuisait pratiquement tous les moyens techniques du théâtre mais en vingt ans nos possibilités en termes d’effets scéniques ont explosé. À Bastille, les metteurs en scène nous lancent des défis toujours plus fous, car ils savent que nous sommes capables de l’impossible. Notre spécialité à l’Opéra est de savoir jongler entre des reprises d’anciennes mises en scène et des créations innovantes.

Il est rare qu’un accessoire soit si important qu’il figure dans le titre d’un opéra. Cette rose que, selon la coutume, le Chevalier Octavian présente à Sophie pendant l’Acte II pour marquer ses fiançailles avec le baron Ochs a été fabriquée ici-même dans les ateliers. C’est le chef de l’Atelier Accessoires de l’époque, Francis Bécaud, qui l’a conçue selon des dessins très précis d’Herbert Wernicke. Il souhaitait que la rose soit faite en miroir, afin qu’elle réfléchisse les jeux de lumière et que son scintillement occupe tout l’espace. Elle est légèrement plus grande que nature, sa base consiste en une armature en fer recouverte de carreaux de glace taillés sur mesure. Chaque pétale de cette rose a été sculpté séparément selon le même principe, puis assemblé grâce à une colle très forte. Pour nous, accessoiristes, cette rose remplit les critères d’un accessoire parfait : résistant, qui donne l’illusion du réel et respecte les contraintes de l’interprète. Chaque accessoire d’un spectacle est référencé, stocké et appartient ensuite à une banque d’objets qui peuvent être potentiellement réutilisés pour d’autres productions. Nous avons fabriqué un écrin cerné de velours rouge spécialement pour stocker cette rose qui appartient désormais au patrimoine du théâtre et qui, en dépit de la disparition de celui qui l’a imaginée, vivra éternellement.


Propos recueillis par Milena Mc Closkey

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