Coulisses

La robe-partition de Platée

Un spectacle, un souvenir — Par Jean-Bernard Scotto

Jean-Bernard Scotto est Chef du service couture Bastille.

« Platée a été notre première collaboration avec Laurent Pelly, qui en signait à la fois la mise en scène et les costumes. Il est arrivé avec des maquettes et beaucoup d’envies, dont cette fameuse robe-partition destinée au personnage de la Folie. Depuis, c’est devenu un costume d’anthologie : pas une exposition, pas un livre ne sort sur Rameau sans une photo de cette robe ! Il faut dire que Marc Minkowski qui dirige l’œuvre, et Laurent qui la met en scène, accordent une importance toute particulière à ce personnage qui intervient à deux moments du spectacle pour en interrompre la trame. Laurent avait puisé l’inspiration dans Costumes grotesques et métiers de Nicolas II de Larmessin. Au XVIIe siècle, ce graveur français avait eu l’idée délirante de cette série de planches où les métiers se retrouvent accessoirisés dans des vêtements.

Sur du papier journal vierge, nous avons d’abord imprimé la partition originale de Platée. Puis nous l’avons rigidifiée par thermocollage. Mais Laurent souhaitait que le costume « danse » pendant la représentation, qu’il soit mouvant. Nous avons donc pris le parti de ne pas coudre uniformément la partition sur la robe, de façon à laisser des volants qui apporteraient du relief et du mouvement.

Mireille Delunsch dans le rôle de la Folie
Mireille Delunsch dans le rôle de la Folie © Christian Leiber / OnP

Par la suite, en répétition, Mireille Delunsch, qui interprétait alors la Folie, s’est emparée du personnage et lui a donné vie : elle a commencé à interagir avec le chef d’orchestre et les musiciens, en arrachant des morceaux de partition pour les distribuer dans la fosse. Nous avons donc créé des parties amovibles, détachables, avec de discrets repères pour qu’elle sache quelles feuilles arracher. Le personnage a continué de se construire : on lui a ajouté sa perruque déstructurée avec ses mèches folles, ses plumes d’autruche et son maquillage blanc avec ce sourire terrifiant qui rappelle le Joker dans Batman.

Cette production de Platée a beaucoup voyagé. Bien sûr, avant chaque reprise, nous passons en revue les costumes avec Laurent. Etrangement, la robe de la Folie n’a jamais eu besoin d’être rafraîchie. Avec le temps, elle s’est patinée, a jauni, mais cela va dans le sens déglingué du personnage et du spectacle : c’est un costume qui se bonifie en vieillissant ! Une autre particularité de cette production est de représenter sur scène les gradins et le public. Et à vrai dire, c’est cette partie du spectacle qu’il nous faut constamment réactualiser. Parce que les costumes de ces vrais-faux spectateurs, qui se voulaient contemporains à l’époque de la première, en 1999, sont aujourd’hui beaucoup trop connotés années 90. On ne s’habille plus ainsi quand on va à l’opéra ! C’est paradoxal, alors qu’on parle d’une œuvre qui date de près de trois siècles, mais c’est toujours comme ça : la partie la plus contemporaine d’un spectacle est aussi la plus éphémère. »

Propos recueillis par Simon Hatab

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