Regards

La petite clef

Valse des amantes — Par Véronique Olmi

Qui n’a pas craint le couperet de Barbe-Bleue ? L’écrivain Véronique Olmi se plonge dans les méandres du conte éternel faisant du dangereux aventurier un narrateur puissant. Barbe-Bleue renaît sous les couleurs sanglantes d’une dictature de mots.


Il était une fois une île sauvée du fascisme par une icône de la révolution, un héros dénommé Barbe-Bleue. Barbe-Bleue protégeait son peuple des coups d’État, de la famine et de toutes les convoitises. Il ouvrait des écoles gratuites, envoyait les enfants en colonies de vacances, bâtissait des stades, détruisait les bidonvilles et relogeait les plus pauvres. Pour cela, Barbe-Bleue était célébré dans les pays lointains et tranquilles. L’attention qu’il portait à tous. Comme un père. Exécutions sommaires. Travaux forcés. Tortures. Assassinats. Prisons pleines d’opposants, de Noirs, d’homosexuels et de probables ennemis. On louait sa vigilance. Barbe-Bleue était un rempart, une conscience, force et lumière. Ni par les airs, ni par les mers, on ne pouvait sortir du pays. Il n’y avait ni réseaux sociaux ni connexion d’aucune sorte vers le monde extérieur, les écrivains, les poètes et les journalistes étaient censurés, le pays parlait comme un seul homme, et il était plus aisé pour les habitants des pays lointains et tranquilles de n’entendre qu’une seule voix plutôt que mille. Qui aurait pu démêler, dans une cacophonie exotique, le vrai du faux ? Mille gémissements, plaintes et jérémiades sont moins audibles que le chant unique d’un ténor. Une seule voix pour une seule politique : éducation/protection/répression.

Le peuple avait appris à se taire. Mais chaque nuit au-dessus de l’île, au-dessus de ses prisons et de ses universités, de ses stades et de ses hôpitaux, il rêvait. Chaque nuit sur la paillasse d’une cellule, un hamac humide, une plage de sable blanc, le matelas d’un bordel, il délivrait ses obsessions de liberté et ses désirs sexuels interdits, s’extirpait du moule de marbre et de bronze dans lequel Barbe-Bleue l’avait coulé, ôtait son magnifique bâillon de pierre qu’admiraient les habitants des pays lointains et tranquilles. C’était vrai et fuyant dans la nuit, chaud comme la sueur nocturne, indiscipliné et fougueux, cela sentait la différence et l’individualité. Cela puait la trahison et le danger.

Barbe-Bleue craignait les rêves de son peuple et en bon patriarche, chaque matin pour lui remettre les pieds sur terre (SA terre), il lui faisait un discours qui durait plus d’une heure, plus d’une matinée, plus d’une journée parfois. Il savait que le conte de Barbe-Bleue serait raconté bien longtemps après sa mort, aux enfants comme aux adultes, à ceux de son peuple comme aux peuples des pays lointains et tranquilles, il savait que savoir raconter une histoire est aussi important que mener à bien une révolution, protéger ses frontières ou trouver les bons alliés. Raconter le début tragique et la fin imparable, décrire les batailles gagnées, les ennemis vaincus, avec cette assurance dans la voix et cette menace dans les haut-parleurs, était aussi vital que l’air, l’eau ou le pétrole. Ce qui compte n’est pas ce que l’on vit, mais ce que l’on croit vivre, la fiction commune, le mythe qui rassemble, et Barbe-Bleue avait la puissance du conteur qui dépasse la fatigue pour accéder à l’hypnose, passe du suspens à la transe, du doute personnel à la fièvre collective. Et ça, c’était non seulement entrer dans le cœur du peuple, lui imposer une réalité commune, mais c’était aussi et surtout, entrer dans l’éternité.

Les femmes voyaient cela en lui. Cet homme éternel. Cet aventurier dangereux et immortel, couvert de médailles. Elles voyaient aussi, avec une pointe de frayeur et beaucoup d’excitation, cette minuscule goutte de sang sur la plus petite des clefs de son royaume, l’escarbille sur le bijou interdit, et comme les femmes veulent des mots sur les doutes et des réponses aux questions, elles se jetaient à ses pieds pour le séduire et découvrir le secret de la clef ensanglantée. Dans ses bras elles frôlaient l’abîme, c’était cru et euphorisant, délicieusement transgressif, pourtant. En se donnant à lui, elles ne se donnaient qu’une seule chose et c’était la mort. Barbe-Bleue les égorgeait dans la jouissance, son crime prolongeait son orgasme, le menait à un point de puissance et de rassurance inégalables. La minuscule clef absorbait une goutte de leur sang brûlant, elles découvraient alors qu’elle ouvrait non pas sur une pièce, un cachot, un couloir ou un jardin, mais sur un mot. Un mot sur lequel leur sang ne s’effacerait jamais. Un mot caché derrière les écoles gratuites, les pelouses vertes des stades et les bancs surpeuplés des universités, un mot que les habitants des pays lointains et tranquilles se refusaient à prononcer concernant Barbe-Bleue, un mot caché dans les replis des drapeaux, les majuscules des discours et les cauchemars des opposants, et ce mot était très simple. Bref. Imparable : « dictature ».

Dictature. Dictature. Dictature. Une valse à trois temps, la valse des amantes de Barbe-Bleue qui se putréfiaient dans leur robe de noces, offrant à leurs squelettes de somptueuses parures rongées par les mites, la vermine et les rats. Elles étaient mortes dans la plus sanglante des orgies autorisées par la loi de leur Seigneur, mais avoir couché avec lui ne leur offrait rien d’autre qu’une couronne de honte et un oubli assuré, elles rejoignaient leurs sœurs en curiosité et pourrissaient les unes derrière les autres, la nuque prise par un crochet de boucher, on les aurait crues prêtes pour un défilé, le dernier, celui d’une dictature applaudie comme un règne sacré. Quand le vent soufflait fort sur l’île, faisait se courber les palmiers et se soulever les mers, quand il balayait en rafales les discours matinaux de Barbe-Bleue, les mortes se balançaient et on les aurait crues impatientes et joyeuses. Les cliquetis de leurs crochets sonnaient pareils à ceux des mâts de tous les bateaux qui ne partaient jamais, tintaient comme un murmure fébrile dans le corridor funèbre où elles regrettaient leur curiosité d’antan, mais se sentaient soulagées aussi que tout cela soit terminé. Leur soif de connaissance, le besoin de séduire et celui d’être aimée, l’envie de vivre et la peur de vieillir. Et tous ces chagrins, ces frayeurs amères quand leur venaient des rêves de pays lointains et tranquilles. Plus jamais elles ne rêveraient. Plus jamais elles ne croiraient à autre chose. Leurs nuits étaient muettes, leurs songes étaient de cendres. S’effaçant des mémoires et n’ayant jamais dérangé personne, elles se disaient : « C’était donc cela et rien que cela ? ». L’existence avait passé. Et elles n’en n’avaient jamais joui. Le silence était leur linceul, pourtant elles savaient une chose que tôt ou tard, tous apprendraient : Les pays lointains et tranquilles ne le restent jamais longtemps. Deux ou trois générations à peine, et alors.

Alors le besoin de savoir, le besoin d’opposition, de contestation, de création et de transgression serait pour certains êtres aussi vital que le danger, aussi nécessaire que le pain et, tôt ou tard, cette petite minorité affronterait la majorité des hommes couchés au pied des maîtres. Ces femmes mortes dans leur plus éclatante jeunesse savaient que l’homme élit lui-même ses tyrans et idolâtre ses bourreaux. Né coupable, il craint de s’égarer et réclame le châtiment, attendant qu’on lui désigne ses crimes et le punisse de ses péchés. Mais derrière le troupeau courbé qui baise la main qui le dirige, se tiennent les prophètes, les révolutionnaires, les mystiques et les génies, dont l’énergie soulève les montagnes, ouvre les mers et commande au ciel. Mais qu’annonce leur triomphe ? Héros sacrificiels ou rois sans pitié ? Saints ou salauds ? Qu’importe ce qu’ils deviendront. Les habitants des pays lointains et tranquilles n’écoutent pas les peuples martyrs, libres et toujours du bon côté de la mer. Assis sur leur démocratie, ils soutiennent les justes dictateurs dont les femmes meurent pour rien. Rien d’autre qu’un long silence et quelques tintements métalliques. Rien de plus. Rien. La vérité est une putain qui se balance au crochet de l’histoire.

Véronique Olmi

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