Rencontres

La Morale est-elle si juste ?

Entretien avec Damiano Michieletto — Par Simon Hatab

Avec Don Pasquale, Donizetti revenait en 1843 à un réjouissant dramma buffo présentant tous les ingrédients du genre : déguisements, échanges de noms, faux mariage, neveu déshérité devenu héritier à la fin du drame, vieil oncle prêt à tout pour protéger son patrimoine... C’est au metteur en scène Damiano Michieletto qu’il revient de révéler la légèreté et la profondeur de cet ouvrage.


Vous signez avec Don Pasquale votre troisième mise en scène pour l’Opéra de Paris, après Le Barbier de Séville et Samson et Dalila. Qu’est-ce qui vous a décidé à monter l’opéra de Donizetti ?

Damiano Michieletto : C’est un opéra court qui représente un défi pour un metteur en scène. Donizetti y propose toute une galerie de portraits dessinés avec une grande précision. Tout comme le compositeur rénove et réinvente la forme dramatique et les caractères de l’opera buffa, l’intérêt pour moi était de porter sur l’ouvrage un regard neuf, d’en concevoir une vision moderne, d’arracher les personnages aux clichés habituels de l’opéra. Mais de le faire tout en respectant la comédie, de ne pas être ennuyeux sans être trop sophistiqué, en un mot, de prendre cette intrigue au sérieux sans être trop sérieux. Je constate que, souvent, dans les drames contemporains, les personnages de vieillards sont dépeints comme des êtres graves, pesants, comme s’ils avaient perdu leur pouvoir comique. Je pense qu’il faut garder de l’espace pour le rire et pour la légèreté.

Michele Pertusi (Don Pasquale) et Nadine Sierra (Norina), Palais Garnier 201
Michele Pertusi (Don Pasquale) et Nadine Sierra (Norina), Palais Garnier 201 © Vincent Pontet / OnP

Comment appréhendez-vous le personnage éponyme de Don Pasquale ?

D.M. : C’est un personnage faible, seul, incapable de se départir d’habitudes qui l’isolent encore davantage du reste du monde, un vieillard qui se comporte comme un enfant : bien qu’il ait beaucoup vécu, il est extrêmement immature, il n’a aucune expérience dans le domaine de l’amour et des sentiments, il n’a pas les moyens d’exprimer ses émotions. Il y a dans son chant même quelque chose de puéril. Comme s’il voulait perpétuellement se convaincre qu’il était encore vivant. De ce point de vue, il me fait penser à Falstaff : vieux mais se croyant encore jeune et attirant. Il aime séduire et, bien sûr, ses entreprises de séduction sont toujours vouées à l’échec. Il finit abandonné et désargenté et, comme dans Falstaff, cette fin ne manque pas de nous amuser. Cependant, Norina, Ernesto, Malatesta et jusqu’à Don Pasquale lui-même ont beau chanter que « la morale est très juste », on est en droit de la trouver bien amère. Il y a une certaine mélancolie dans Don Pasquale. Une

mélancolie qui culmine lorsque Norina gifle son « époux ». Il y a alors quelques minutes d’une musique vraiment différente de tout le reste de l’opéra. C’est le moment où le vieillard se heurte de plein fouet à la réalité. Il se sent vulnérable. Il se remémore sa jeunesse passée. Tout comme le héros de Verdi, Don Pasquale est dramatiquement fascinant, une sorte d’animal scénique. Parce qu’il se met en jeu, il est capable de prendre de gros risques, il est prêt à se jeter à corps perdu dans un jeu dont il ignore l’issue et quand il échoue, il est prêt à recommencer.


Votre mise en scène fait intervenir un dispositif vidéo. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

D.M. : Ce dispositif est lié au personnage de Malatesta, qui est un personnage pour le moins ambigu. C’est un « faux ami ». Le préfixe Mala- renvoie à la maladie. C’est le virus qui empoisonne la vie de Don Pasquale, une sorte d’éminence grise. Il se met apparemment au service de Norina, lui expliquant qu’il prévoit de donner une leçon à Don Pasquale afin que le vieillard laisse son neveu épouser la femme de son cœur mais, au fond, on ignore quelles sont ses vraies motivations. Il crée de toutes pièces un univers mensonger, une réalité alternative, dans le but de berner Don Pasquale. Il lui propose de lui présenter sa propre sœur, Sofronia, qu’il décrit comme angélique, innocente, candide, généreuse, modeste, douce, aimante et de surcroît élevée dans un couvent selon les clichés de la comédie de l’époque. Mais bien sûr, rien de tout cela n’est vrai : il s’agit en réalité de Norina qui, à peine épousée, se transformera, et lui fera vivre l’enfer. La vidéo nous sert à montrer cet écart entre le fantasme et la réalité.

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