Rencontres

La danse comme langue maternelle

Un portrait de Crystal Pite — Par Sarah Crompton

Aux côtés de son ancien maître William Forsythe, qui l’engagea au Ballet de Francfort en 1995, de Justin Peck et de l’artiste Tino Sehgal, la Canadienne Crystal Pite investit pour la première fois la scène de l’Opéra de Paris avec une pièce conçue sur une musique de Max Richter, revisitant Les Quatre saisons de Vivaldi. Elle se confie ici sur sa conception de la danse, son parcours et ses envies. Portrait.    

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Crystal Pite a toujours dansé. « Je crois que j’ai toujours été danseuse, mais aussi chorégraphe, explique-t-elle. Toute petite déjà, je créais des chorégraphies que je répétais encore et encore. J’utilisais la même musique, les mêmes vêtements, et reprenais chaque fois les mêmes mouvements. Être danseuse et chorégraphe était tout bonnement le chemin que j’allais suivre toute ma vie. »

Aujourd’hui âgée de quarante-cinq ans, l’artiste s’impose comme l’une des figures incontournables du monde de la danse. Admirée par William Forsythe et Alexei Ratmansky, elle a travaillé avec Robert Lepage. Quand Sylvie Guillem a fait ses adieux à la scène, elle a confié que l’un de ses rares regrets était de n’avoir jamais dansé dans un ballet chorégraphié par Crystal Pite ; elle est invitée par les compagnies les plus prestigieuses au monde, parmi lesquelles le Ballet de l’Opéra de Paris et le Royal Ballet de Londres.

Face à toute cette agitation, Crystal Pite est à la fois flattée et imperturbable. « C’est un immense honneur de proposer une chorégraphie pour le Ballet de l’Opéra de Paris, dit-elle en souriant. Je n’arrive pas à y croire. C’est un magnifique cadeau et le début d’une formidable aventure. »
Répétition de « The Season’s Canon »
Répétition de « The Season’s Canon » © Julien Benhamou / OnP

En dehors de la scène, Crystal Pite apparaît comme une personne calme et sans prétention. Elle ponctue ses phrases d’un « humm », prenant toujours soin de réfléchir à ce qu’elle va dire ensuite. Mais lorsqu’ on la voit évoluer dans une salle de répétition, c’est alors une véritable force de la nature. Si elle parle avec douceur, elle sait précisément ce qu’elle veut accomplir. « J’aime les mouvements qui ont du sens et un but, et j’aime voir les danseurs dans un état d’effort et de lutte. J’en suis profondément émue.En tant que danseuse, je me demande tout le temps comment aborder la danse. Il serait tellement plus simple d’utiliser des mots. » Elle poursuit, en riant : « J’essaie de penser au public et à la façon dont les spectateurs pourraient considérer la danse comme un moyen de contourner le langage et d’accéder à d’autres parts d’eux-mêmes. C’est viscéral. Nous savons tous que notre corps possède son propre langage, que nous parlons tous. La danse est un autre type de langage et j’ai parfois le sentiment que c’est ma langue maternelle. »

Son travail est donc intimement lié aux émotions, ce qui ne l’empêche pas de s’attaquer à des thèmes sérieux et importants. Ce désir de créer des œuvres marquantes s’est intensifié avec la naissance de son fils Niko, aujourd’hui âgé de cinq ans, né de son union avec le designer Jay Gower Taylor. « Je pense qu’un nouveau genre de vulnérabilité et de conscience est entré dans ma vie depuis la naissance de mon fils. J’essaie d’être très prudente et exigeante vis-à-vis des contenus que je traite. Je souhaite explorer des thèmes qui ont du sens pour moi. Le temps m’est compté, de même que les créations que j’entreprends, et je tiens à faire les bons choix. »
« J’essaie de rendre la musique visible »
Pour sa chorégraphie avec le Ballet de l’Opéra de Paris, Crystal Pite s’est inspirée de la version de Max Richter des Quatre Saisons de Vivaldi – « tant du point de vue de la forme que du fond ». Elle poursuit : « J’essaie de rendre cette musique visible. La forme et la structure de cette chorégraphie évoquent pour moi des phénomènes naturels. » Un aspect qu’elle emprunte aussi aux écrits de la romancière américaine Annie Dillard, s’inspirant notamment du livre Pèlerinage à Tinker Creek, qui tente de saisir le processus de création dans le monde naturel. « L’écriture d’Annie me permet de verbaliser ce que j’essaie de proposer dans cette chorégraphie : un sentiment d’émerveillement et d’étonnement. »
Répétition de « The Season’s Canon »
Répétition de « The Season’s Canon » © Julien Benhamou / OnP
Crystal Pite se réjouit que son œuvre, The Seasons’ Canon, partage l’affiche avec le spectacle Blake Works I de William Forsythe. En effet, le chorégraphe américain a dirigé le Ballet de Francfort, dans lequel Crystal Pite a dansé pendant cinq ans, et est depuis un mentor et un ami. « Ce fut une étape décisive dans ma carrière de danseuse et de chorégraphe. J’avais vingt-cinq ans et je me sentais quelque peu dépassée par les événements. J’avais l’impression d’être un imposteur, mais William m’a encouragée à poursuivre et j’ai créé deux chorégraphies à ses côtés. »

Un parcours peu conventionnel

Le chemin qui a conduit Crystal Pite à Francfort, et à l’univers du ballet en général, est assez peu conventionnel. Née à Terrace, en Colombie-Britannique, elle prend des cours de danse dans une petite école locale, ce qui a grandement influencé sa carrière, comme elle le souligne : « J’ai beaucoup de chance de ne pas avoir fini dans une grande école de danse. Je pense que je n’aurais pas survécu à une telle expérience. Ma petite école de danse m’offrait d’incroyables possibilités de création. Mon professeur me prêtait les clés de la salle et j’allais répéter les week-ends. »

En 1988, elle décroche son premier contrat dans la compagnie du Ballet British Columbia, où elle chorégraphie sa première œuvre majeure. En 2001, après avoir passé plusieurs années à Francfort, elle retourne au Canada et s’installe à Vancouver, où elle fonde la compagnie Kidd Pivot l’année suivante. « J’ai toujours su que j’étais destinée à diriger ma propre compagnie de danse », confie-t-elle.

Kidd Pivot reste le cœur spirituel de son travail, où elle forge ses idées et ses expériences, explorant toujours de nouvelles directions, créant des chorégraphies pleines de sensations fortes, qui associent souvent la danse à des textes ou à d’autres techniques théâtrales comme les marionnettes. Avec cette compagnie, elle crée notamment The You Show, où se joue le duo « A Picture of You Falling » – l’histoire d’une relation, de ses débuts à sa fin oppressante. En 2011, elle crée The Tempest Replica, où elle revisite la pièce de Shakespeare. En 2015, avec Betroffenheit, elle collabore avec le metteur en scène Jonathon Young et explore les ravages causés par un événement traumatique. Son œuvre devient alors l’une des figures de la souffrance humaine et de la survie.

Parallèlement à cela, elle crée des œuvres pour d’autres compagnies à travers le monde, tissant des liens étroits avec le Nederlands Dans Theater, où elle est chorégraphe associée. Elle travaille également avec le National Ballet of Canada, le Cedar Lake Contemporary Ballet, le Cullberg Ballet et les Ballets Jazz de Montréal. En 2013, elle devient artiste associée au Sadler’s Wells de Londres. Elle crée alors Polaris, une œuvre retentissante avec une distribution de plus de soixante artistes, sur une musique de Thomas Adès.
« Tout se joue dans l’instant présent »
Quand elle travaille pour d’autres compagnies que la sienne, Crystal Pite voit grand, n’hésitant pas à remplir la scène avec des mouvements difficiles, alternant petites et grandes gestuelles. Quand elle connaît intimement un danseur, elle peut explorer des mouvements et des pas complexes. Rejoignant pour la première fois une compagnie comme le Ballet de l’Opéra de Paris, elle en exploite pleinement l’envergure. « Je souhaite complexifier ma création, en utilisant les corps de nombreux danseurs, et je sais qu’avec une compagnie de ballet, le résultat sera merveilleux. Dans The Seasons’ Canon, la musique même de Richter souligne une tension entre simplicité et complexité, entre des espaces vastes et vertigineux, et des espaces confinés et minuscules. C’est la tension que j’ai toujours visé – j’adore l’énergie qui naît de la contradiction. Je suis curieuse de voir si la chorégraphie peut évoquer à la fois l’infiniment petit et l’infiniment grand. »
Répétition de « The Season’s Canon »
Répétition de « The Season’s Canon » © Julien Benhamou / OnP

La singularité du travail de Crystal Pite tient à la charge émotionnelle et aux détails chorégraphiques que l’on retrouve dans toutes ses œuvres. Pour autant, elle ne considère pas suivre un style particulier. « Je dirais que je suis une sorte d’hybride entre toutes les choses que j’ai apprises, tous les professeurs de mes débuts, mais aussi tous les chorégraphes avec lesquels j’ai travaillé – plus de trente, à l’époque où je dansais. Quand j’ai fondé ma compagnie, la plupart de mes chorégraphies naissaient de mon propre corps, de mes propres limites et possibilités. »

« Aujourd’hui, je ne danse plus. J’ai donc dû trouver le moyen de créer des chorégraphies en utilisant le corps d’autres danseurs. C’est un changement très intéressant et je pense que mon vocabulaire chorégraphique s’est enrichi car mon corps n’interfère plus. »

Crystal Pite est fascinée par la magie insaisissable du spectacle en direct, par l’impression que les danseurs interagissent les uns avec autres, dans un rite de communication avec le public. « Ce que j’aime dans un spectacle de danse, c’est que l’art qui se déroule sous nos yeux est constamment en état de disparition. C’est tellement éphémère. S’il reste des traces, elles se dissolvent. Tout se joue donc dans l’instant présent. Aussi bien pour le danseur que pour le spectateur. On se trouve constamment dans un état de perte, et il y a quelque chose de très puissant là-dedans. »

Sarah Crompton est Auteur et critique d’art britannique, elle a notamment collaboré avec The Guardian, The Sunday Times, Vogue et The Economist magazine Intelligent Life. Spécialisée en danse, elle a publié son premier livre sur l’histoire du Sadler’s Wells de Londres, Sadler’s Wells : Dance House, Oberon Books, 2013.

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