Regards

La Dame aux camélias, une histoire de cinéma

Alexandre Dumas fils à la scène et à l’écran — Par Paola Dicelli

Écrite par Alexandre Dumas fils en 1848, l’histoire de Marguerite Gautier, une demi-mondaine au destin tragique, n’a cessé d’inspirer l’art. L’opéra, bien sûr, avec La Traviata de Giuseppe Verdi (1853), le théâtre, le cinéma (une vingtaine d’adaptations), mais aussi le ballet. Si La Dame aux camélias a souvent fasciné les chorégraphes, la version la plus connue reste celle de John Neumeier. Créé en 1978 à Stuttgart, le ballet entre au répertoire du Ballet de l’Opéra national de Paris en 2006. Une production très fidèle au roman, et résolument cinématographique.    

« Un script pour un film » : c’est ainsi que John Neumeier définit La Dame aux camélias, dans une interview donnée en 2006. La mise en scène du ballet hérite en effet de la structure en analepse du roman, chacun commençant lors de la vente aux enchères des effets personnels de Marguerite Gautier, emportée quelques jours plus tôt par la tuberculose. Si le retour en arrière n’apparaît chez Dumas fils que tardivement dans l’intrigue (lorsque le narrateur rencontre Armand, l’ancien amant, et que celui-ci lui raconte son histoire), Neumeier, lui, s’affranchit du narrateur, ne laissant que l’amoureux éploré au centre de l’action. Celui-ci prend alors en charge le récit—son arrivée fougueuse à la vente aux enchères modifie même le thème musical de Chopin—et, tenant la robe de son ancienne amante contre son cœur évoque sa rencontre avec Marguerite Gautier à l’Opéra.

Paradoxalement, la plupart des adaptations cinématographiques de La Dame aux camélias privilégient un récit plus linéaire. Exit le flashback dans Camille de Ray C. Smallwood en 1921, le film commence directement à l’Opéra, lieu de rencontre des deux personnages principaux. À la fin, lorsque Marguerite est mourante dans son lit, un retour en arrière s’opère toutefois mais la technique y est davantage utilisée comme outil mélodramatique (elle se remémore ses souvenirs heureux avec Armand) qu’à des fins narratives, comme dans le roman ou le ballet.    
Moulin Rouge, film de Baz Luhrmann, 2001, avec Nicole Kidman
Moulin Rouge, film de Baz Luhrmann, 2001, avec Nicole Kidman © Twenthies century fox/ Collection Christophel

Sous couvert de n’être qu’une libre adaptation de l’œuvre de Dumas fils, Moulin Rouge de Baz Luhrmann, réalisée en 2001, semble être la plus fidèle au livre et à la mise en scène de Neumeier, particulièrement dans sa structure. À ce titre, le premier plan du film et le début du ballet construisent leur héros de façon quasi-similaire. Le Christian de Moulin Rouge et l’Armand de Neumeier pleurent la mort de la femme aimée, et c’est un objet (la robe, dans le ballet, la machine à écrire, dans le film) qui les replonge dans le passé.

Si le flashback n’est pas indispensable aux différentes adaptations, Manon Lescaut, en revanche, y est régulièrement évoquée. Dans son œuvre, Alexandre Dumas fils assume même le parallèle. En relisant le roman de l’abbé Prévost, qu’il a acheté lors de la vente aux enchères, le narrateur déclare : « L’espèce de comparaison faite entre Manon Lescaut et Marguerite donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence s’augmenta de pitié, presque d’amour pour la pauvre fille à l’héritage de laquelle je devais ce volume ». En effet, le parcours des deux héroïnes est assez semblable, toutes deux demi-mondaines tombant amoureuses d’un jeune homme désargenté (Des Grieux pour Manon, Armand pour Marguerite), avant de mourir dans d’atroces souffrances. Ainsi dans le film Camille, la courtisane meurt en serrant le livre de l’abbé Prévost contre elle, scellant leur destin dans la mort.

Comment alors transposer sur scène cette référence littéraire, capitale pour l’intrigue ? Ne pouvant avoir recours aux gros plans, John Neumeier abandonne l’idée du livre, la simple couverture étant peu visuelle pour les spectateurs.    
Camille, film de Ray C. Smallwood, 1921, avec Alla Nazimova et Rudolph Valentino
Camille, film de Ray C. Smallwood, 1921, avec Alla Nazimova et Rudolph Valentino © Collection christophel / RnB © Nazimova Productions

Pour compenser cette absence, le chorégraphe extrait Des Grieux et Manon du roman et offre une habile mise en abyme de la danse : lors du second tableau à l’Opéra, les personnages / danseurs assistent à un autre ballet, celui de Manon Lescaut. Si chez le réalisateur Ray Smallwood, Camille tient le roman contre elle en mourant, dans le ballet, Des Grieux, Manon et Marguerite se lancent dans un pas de trois final, unissant de la même façon leurs fins funestes.

Comme pour Manon Lescaut, la mort de Marguerite contraste avec la vie fastueuse qu’elle a vécue, et ce, quelle que soit les adaptations de La Dame aux camélias. Chez Neumeier, elle rend son dernier souffle après avoir péniblement écrit un ultime mot à Armand et avec pour unique compagnie sa servante. Le film Camille, présente une version encore plus pitoyable, où les créanciers sont les seules personnes présentes autour d’elle. Enfin, même dans Moulin Rouge, alors que Satine se produit sur scène sous un tonnerre d’applaudissements, c’est derrière le rideau, en coulisses, qu’elle décède (ici dans les bras de Christian). C’est sans doute là, la volonté de chaque œuvre adaptée de Dumas fils : vouloir faire de Marguerite Gautier une héroïne vulnérable dès que s’éloignent les mondanités, et dont le destin tragique touche profondément au cœur, encore aujourd’hui.    

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