Regards

La Dame aux camélias : de la vie au mythe

Les avatars littéraires de Marie Duplessis, inspiratrice de La Traviata — Par Sylvain Ledda

Au commencement était un regard. Un regard croisé dans un théâtre parisien. Puis l’entrevue devient une histoire d’amour, une passion qui se termine dans les larmes, un chagrin qui se mue un roman. En 1844, à vingt-et-un ans, Alexandre Dumas fils fait la rencontre Marie Duplessis. Il veut devenir écrivain, elle est déjà une courtisane célèbre. Leur relation est intense et brève, qui s’achève par la mort de la jeune femme. De cette liaison naîtront un roman et un mythe : en 1848, La Dame aux camélias lance la carrière de Dumas fils et le récit devient l’un des plus célèbres mythes de l’amour occidental. Les acteurs de cette histoire, de l’expérience vécue au roman, du théâtre à l’opéra et au cinéma, fascinent le public depuis la création de la pièce en 1852 et de l’opéra de Verdi l’année suivante.    
« L’histoire de Marguerite est une exception, je le répète ; mais si c’eût été une généralité, ce n’eût pas été la peine de l’écrire. » Alexandre Dumas fils

Rêves d’amour

Née Rose Alphonsine Plessis en 1823, elle se fait appeler Marie Duplessis. Avant de rencontrer le jeune Dumas, d’un an son cadet, la jeune Normande a déjà charmé bien des soupirants. Venue à Paris très jeune, elle a conquis la capitale. À l’image des actrices ou des romanciers qui s’inventent un pseudonyme, elle choisit Marie Duplessis comme nom de guerre. Selon le journaliste Jules Janin, on la pensait « fille ou duchesse1 », tant cette brune à peau blanche et à l’abondante chevelure est charismatique. Grâce au peintre Camille Roqueplan qui l’a représentée au théâtre, élégamment vêtue, on a gardé le souvenir de la jeune femme qu’elle fut : un visage à l’ovale parfait, de grands yeux noirs très expressifs. Ce tableau est proche du souvenir que Dumas fils décrit dans La Dame aux camélias :

La personne qui m’a servi de modèle pour l’héroïne du roman et du drame la Dame aux camélias se nommait Alphonsine Plessis, dont elle avait composé le nom plus euphonique et plus relevé de Marie Duplessis. Elle était grande, très mince, noire de cheveux, rose et blanche de visage. Elle avait la tête petite, de longs yeux d’émail comme une Japonaise, mais vifs et fins, les lèvres du rouge des cerises, les plus belles dents du monde ; on eût dit une figurine de Saxe. En 1845, lorsque je la vis pour la première fois, elle s’épanouissait dans toute son opulence et dans toute sa beauté. Elle mourut en 1847, d’une maladie de poitrine, à l’âge de vingt-trois ans.

Ces quelques lignes tracent le portrait d’une femme-enfant ; par analogie, elle fait songer à Cio-Cio San, l’héroïne de Madame Butterfly. C’est au Théâtre des Variétés, que leurs yeux se rencontrent pour la première fois. Dumas peut aussi se vanter d’avoir conquis l’une des femmes les plus courtisées d’Europe. Or à cette date Marie est déjà condamnée, atteinte de la tuberculose. Malgré les conseils des médecins, elle mène une vie mondaine active, joue, vit, s’amuse, dépense sans compter. Au début de l’année 1846, elle quitte Liszt, épouse Édouard de Perrégeaux. On trouve sa trace au printemps 1846 dans les villes d’eau du Rhin ; Janin la croise à Bruxelles en juin. Elle revient à Paris au début d’août 1846, s’étiole, s’éteint et meurt dans son appartement de la rue de la Madeleine, le 3 février 1847. Elle laisse des amants désolés et des huissiers rapaces, ayant contracté de nombreuses dettes. Alexandre Dumas rentre de voyage et apprend la tragique nouvelle. Sa peine est grande.

Telles sont les pages vécues de cette histoire d’amour, qui seraient aujourd’hui oubliées si le chagrin n’avait déclenché la carrière littéraire de Dumas.

Vérités de la fiction

Un an après la mort de Marie, paraît La Dame aux camélias. Le roman est bref, mais il saisit au vif les mœurs parisiennes autour de la figure de Marguerite Gautier, double fictif de Marie Duplessis. En souvenir de leur première rencontre, Dumas la décrit dans un décor de théâtre, lieu de sociabilité par excellence au XIXe siècle, avec l’attribut qui lui sera désormais associé, le camélia blanc :

Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l’on jouait une pièce nouvelle, on était sûr de l’y voir, avec trois choses qui ne la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de rez-de-chaussée : sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de camélias2.

Le récit est certes la transposition des amours d’Alexandre, mais l’intention est aussi satirique. Dumas veut montrer le sort réservé aux courtisanes. La vérité du récit tient à la sincérité de l’auteur : « n’ayant pas encore l’âge où l’on invente, je me contente de raconter », avertit-il3. Dans le roman, tout est pardonné à Marie, victime dont la rédemption émeut et alerte sur le sort de femmes. Tombeau littéraire, le roman s’inscrit dans le sillage des œuvres romantiques qui mettent en scène la courtisane magnifiée par le sacrifice ou la mort : « Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette4, Alexandre Dumas a fait Fernande5, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté à la courtisane l’offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom6 », écrit Dumas fils.

Le charme de l’intrigue repose sur des retours en arrière, des digressions, de analyses et des jugements du romancier. Ainsi l’histoire commence avec la vente aux enchères des souvenirs de la défunte. Le narrateur, Armand Duval, rachète un volume dédicacé de Manon Lescaut, jadis offert à Marguerite. Ce début est poignant comme un dénouement car Dumas peint la vacuité de l’existence humaine, réduite à quelques objets éparpillés comme dans la chanson de Barbara. La vérité de la vie se glisse sans cesse dans les interstices de la fiction : « tout se vendit, même les billets d’amour », constate Janin.

Des pages aux planches

Le succès de La Dame aux camélias est immédiat, non sans une part de scandale. Dumas fils suit alors l’exemple de son père, adaptateur de ses romans pour la scène. Dumas fils signe une adaptation dramatique, réaliste et romantique, créée au Théâtre du Vaudeville le 2 février 1852. La Dame aux camélias remporte un très grand succès au théâtre, grâce à un subtil dosage d’émotions et de mots justes, grâce à son pathos assumé. La pièce s’inscrit dans la veine des mélodrames à fin édifiante, Dumas fils ayant à cœur de transmettre un message aux spectateurs. Il a mis en scène les amours impossibles d’une courtisane et d’un jeune homme dans un cadre bourgeois. Point de révoltes, mais d’amers constats sur les barrières sociales infranchissables. Roman ou théâtre, l’œuvre réussit car c’est une grande histoire d’amour, mais son intérêt réside aussi pour nous dans sa valeur testimoniale. Par-delà les aléas d’une histoire sentimentale symbolisée par une fleur, La Dame aux camélias est bien la chronique de toute une époque.

1. « Préface » de La Dame aux camélias, Paris, Michel Lévy, 1863.
2. La Dame aux camélias, chapitre II, p. 32.
3. « Préface » de La Dame aux camélias, éd. cit.
4. Frédéric et Bernerette, nouvelle émouvante publiée par Musset en 1838 dans La Revue des deux Mondes.
5. Roman publié en 1844, écrit en collaboration avec Hippoliye Auger. L’action est contemporaine, elle se déroule en 1835.
6. La Dame aux camélias, éd. cit., p. 42.

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