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Regards

Journal de Boris Godounov

Épisode 7 – rencontre avec le vidéaste Tal Yarden — Par Alexandre Lacroix

L’opéra, un art total ? À l’occasion de la nouvelle production de Boris Godounov à l’Opéra Bastille, dans une mise en scène d’Ivo van Hove, et pour savoir si cette définition, héritée du romantisme allemand, est toujours d’actualité, Alexandre Lacroix – écrivain, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine - est allé à la rencontre de tous les métiers et sensibilités qui contribuent à la création d’un spectacle d’opéra – dramaturge, metteur en scène, chef d'orchestre, scénographe, chanteurs, musiciens, costumiers, vidéaste, éclairagiste… En partenariat avec Philosophie Magazine.


Septième rencontre Sur la terrasse de la cafétéria de l’Opéra Bastille, le 28 mai

Il fait un temps orageux et l’on ne se croirait pas au printemps, mais sur le déclin d’août, quand la foudre lézarde le bloc de la chaleur estivale. Un film de sueur couvre le visage de Tal Yarden, le vidéaste et compagnon d’armes d’Ivo van Hove. Surchauffe, tant climatique que professionnelle ? Vu le gigantisme de l’écran suspendu au-dessus du plateau, Tal Yarden a une belle responsabilité sur les épaules : la scène sera nue et, comme spectacle visuel, Boris Godounov sera réussi – ou non – selon l’impact de ses images.

D’ailleurs, ces vidéos, où est-il allé les glaner ? Comment les a-t-il tournées, dans quels lieux ? « Pour Boris, mes vidéos ont trois sources. Un premier ensemble d’images représente des scènes d’extérieur. Elles créent ainsi un contexte, une atmosphère. Le quatrième tableau de l’opéra se déroule dans ‘‘une auberge à la frontière lituanienne’’. Cette zone frontalière peut être interprétée comme une friche, un no man’s land. J’ai choisi de montrer à ce moment-là des zones industrielles, des usines désaffectées. Le tableau suivant se passe ‘‘dans les appartements du tsar au Kremlin’’. Là, j’ai voulu prendre le contrepied du palais, en affichant plutôt de très beaux paysages naturels. » D’un côté la zone, de l’autre l’eden ? « Oui, c’est un contraste visuel qui permet de suggérer que le peuple et l’élite ne voient pas le même monde. Le peuple est plongé dans la laideur, béton et ferraille, plaine triste ; l’élite a accès à des espaces verts, harmonieux, aérés. C’est pourquoi Boris ne comprend pas son peuple. Il ne voit pas ce qui ne va pas, il a promis à ses sujets un monde meilleur et selon lui, il l’a réalisé. »

Je demande à Tal comment ces vidéos ont été filmées ; il m’explique qu’il s’agit en fait de photographies, qui sont animées par différents effets : elles se déplacent, se métamorphosent par morphing, glissent sur l’écran, comme des tableaux vivants.

« Un second ensemble visuel a été tourné ici, à Paris, lors d’une journée spéciale, avec les chanteurs Ildar Abdrazakov et Alexander Tsymbalyuk, ainsi qu’avec le Chœur. » Par moments, les spectateurs verront les chanteurs deux fois, sur la scène et en très grand sur l’écran. Cela ne risque-t-il pas d’être redondant ? « Non, parce que c’est un moyen de donner une présence puissante aux chanteurs. Vous discernerez chaque ligne de leur visage, le grain de leur peau, la saleté sur les mains du chœur populaire. » Pour ces vidéos, Tal a utilisé un procédé cher à l’artiste contemporain Bill Viola, qui consiste à freiner à l’extrême le mouvement, avec un ralenti de l’ordre de 1000%. Ce qui fait que chaque geste est magnifié et que l’œil explore les replis du temps.

Et le troisième set d’images ? « C’est encore en discussion, la décision finale appartient à Ivo. Nous avons en effet tourné une scène de flash-back, où l’on voit Boris en train de tuer un enfant – Dmitri, l’héritier légitime du trône… Quand nous avons fait les premiers essais avec le gigantesque écran LED, nous nous sommes aperçus qu’il était d’une force inouïe. Il projette une lumière telle que nous sommes en train d’ajuster les vidéos, de les assombrir. Pour ne pas aveugler ni hypnotiser les spectateurs. Je travaille d’arrache-pied à ces retouches. » Je comprends mieux le film de sueur : nous ne sommes qu’à sept jours de la première. À part moi, je pense au peintre anglais William Turner qui avait l’habitude, quand il exposait à Londres, d’accrocher ses tableaux aux murs, puis de peindre dessus frénétiquement toute la nuit de la veille du vernissage. Ce geste créatif final était crucial, il engageait la réussite ou l’échec de l’entreprise, mais sa pertinence tenait bien sûr à l’urgence.

Cette comparaison m’amène à poser à Tal une question plus picturale. Dans les installations vidéo réalisées pour le théâtre, il me semble qu’on retrouve aujourd’hui les deux grandes écoles de la peinture du XIXe siècle : il y a les naturalistes d’un côté, qui s’efforcent de produire une image crue et vraie du monde, et de l’autre les symbolistes, qui traitent les formes et les couleurs comme un langage détaché, onirique, idéal. Certains vidéastes sont naturalistes : ils recyclent des documents d’archives, des extraits de journaux télévisés, ils filment les coulisses du spectacle ou les rues aux alentours. D’autres, symbolistes, préfèrent développer des atmosphères visuelles autonomes, sans situer les scènes, pour agir sur le flux émotionnel des spectateurs.

« Quand je m’attelle à un nouveau projet, je pars toujours d’une pièce vide, répond Tal. Et j’essaie d’inventer un environnement vidéo adéquat à l’œuvre. Je verrais plutôt le registre naturaliste et le registre symboliste comme deux outils, l’un comme l’autre sont susceptibles d’être employés. Je n’ai pas de présupposé idéologique là-dessus, je m’adapte, d’autant plus que le choix émerge à travers les discussions avec le metteur en scène. » Tal Yarden – pourtant une véritable star dans son domaine ! – paraît tout à coup modeste, comme quiconque a conscience de participer à une œuvre collective. « Et puis, je ne sais pas si cette distinction entre symbolisme et naturalisme est si pertinente, car les deux se rejoignent. Quand Ivo et moi avons produit l’opéra Angels in America pour le Brooklyn Art of Music Theater en 2014, j’ai filmé des lieux qui avaient un sens très précis pour moi, sans que le spectateur ne puisse les identifier… » Fondé sur une pièce de Tony Kushner qui a remporté le prix Pulitzer en 1991, Angels in America traite de la condition homosexuelle aux Etats-Unis dans les années 1980. « Une vidéo montrait une fenêtre ouverte avec un rideau rouge qui battait dans le vent. Pour le spectateur, c’était symbolique. En fait, la séquence avait été filmée dans une chambre de l’hôpital de New York qui a accueilli les premiers malades du sida. Une autre vidéo présentait une vue panoramique de l’océan. On aurait pu être n’importe où, sauf qu’il s’agissait de prises de vue réalisées sur des plages gays célèbres de Long Island. » Tal aurait donc inventé une sorte de troisième genre : le naturalisme hermétique. Qui ne montre qu’un tout petit aspect de la réalité nue, afin de le transformer en symbole.

Dans le cas de « Boris », il semble néanmoins que les allusions au monde actuel soient absentes et que le langage naturaliste ait été écarté. Il n’y aura, notamment, aucune image de la Russie à l’écran. Et pas non plus de reportage. « Cet opéra, c’est comme un monastère. Vous êtes enfermé dedans. Les images du monde extérieur ne vous parviennent pas. Vous essayez de trouver un accès à quelque chose, à la conscience, au passé, à la vérité. Pour moi, Boris est plongé dans un long rêve, il descend jusqu’au fond de lui-même et à la fin, il se réveille brutalement. »

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