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Journal de Boris Godounov

Épisode 6 – Rencontre avec Evdokia Malevskaya — Par Alexandre Lacroix

L’opéra, un art total ? À l’occasion de la nouvelle production de Boris Godounov à l’Opéra Bastille, dans une mise en scène d’Ivo van Hove, et pour savoir si cette définition, héritée du romantisme allemand, est toujours d’actualité, Alexandre Lacroix - écrivain, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine - est allé à la rencontre de tous les métiers et sensibilités qui contribuent à la création d’un spectacle d’opéra – dramaturge, metteur en scène, chef d’orchestre, scénographe, vidéaste, chanteurs, musiciens, costumiers, éclairagistes… En partenariat avec Philosophie Magazine.


Sixième rencontre Dans la loge d’Evdokia Malevskaya, à l’Opéra Bastille, le 1er juin 2018

Je crois que chacun de nous se raconte une histoire sur ce qu’il est, son identité et la continuité de son existence, en repensant sans cesse aux dix années écoulées. C’est pourquoi un homme de 25 ans entretient un dialogue encore vif avec son adolescence, tandis que vers 40 ans ce dialogue se dénoue pour laisser place à une méditation sur les aléas de la maturité. Mais Evdokia Malevskaya, âgée de seize ans, qui chante le rôle de Fiodor, le fils du tsar, dans Boris Godounov, est encore en contact avec son enfance : « Ma passion pour le chant a commencé quand j’avais six ans et que j’allais au jardin d’enfants. Un spectacle de fin d’année avait été organisé, je devais y jouer le rôle d’une petite souris. Je ne me sentais pas à l’aise sur le plateau, j’étais trop intimidée et la chef de notre groupe d’enfants a finalement dû endosser le rôle à ma place, à la dernière minute. Après cet incident, ma mère a décidé de m’inscrire dans un studio de théâtre pour que je surmonte mon trac. Une fois franchi le seuil du studio, j’ai été envahie par son atmosphère, je n’ai plus eu qu’à me laisser porter. Je suis toujours élève au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, tout en poursuivant des études à l’Académie de chant et de musique Elena Obraztsova. »

Le rôle de Fiodor, Evdokia le connaît bien, puisqu’elle l’a joué pour la première fois lorsqu’elle avait neuf ans, dans une mise en scène de Yuri Alexandrov. Ce qui d’ailleurs amène quelques questions. Les garçons subissent à l’adolescence une mue impressionnante, mais la voix des filles aussi change. Comment a-t-elle évolué ? « Il y a deux ans, j’ai eu un changement de voix très brutal. Avant, je chantais assez bas et mon diapason n’était pas très grand. Il s’est élargi. Mais mon registre n’est pas calé et tous mes professeurs ne sont pas du même avis. Certains pensent que je suis soprano, d’autres mezzo. Mes notes basses ont en effet la sonorité d’une mezzo et les hautes d’une soprano. Cela dit, les gens en qui j’ai le plus confiance me disent que ça sera plutôt mezzo. » Et le rôle de Fiodor ? « Je le joue entre les deux. » Pour faire entendre qu’il s’agit d’un enfant ? « Mais je suis encore une enfant ! Ma voix n’a pas encore la puissance de celle des solistes adultes. »

Entourée par sa famille, son frère, sa mère, aidée par une interprète, Evdokia vit une belle aventure en venant se produire à Paris. Comment se sont passées les répétitions avec le metteur en scène Ivo van Hove ? « J’ai apprécié que nous puissions avoir un échange. Comme je joue Fiodor depuis longtemps, j’ai une connaissance spéciale de ce rôle. J’ai donc apporté quelques propositions. » Comme ? « Il y a une scène où ma sœur Xénia pleure la mort de son fiancé. J’essaie de la consoler et de lui changer les idées. Mais elle ne peut s’empêcher de ressasser son malheur. J’ai demandé à Ivo : ‘‘Est-il possible que je finisse par me fâcher ?’’ Il m’a répondu : ‘‘Non, non, non, pourquoi faire une chose pareille ?’’ Mais deux minutes plus tard il est revenu vers moi, et il m’a dit que je pouvais me fâcher ‘‘un tout petit peu’’. Nos regards se sont croisés, on a éclaté de rire. » Cependant, la même marge d’interprétation n’a pas été laissée pour la scène où Boris devient fou et tombe, terrassé. « Je ne comprenais pas pourquoi je devais, dans un moment pareil, rester assise à l’arrière. ‘‘Si c’était ton propre père qui tombait à genoux, m’a demandé Ivo, tu ferais quoi ?’’ Je lui ai répondu que je ne resterais certainement pas plantée là à bouquiner ou à rêvasser. Mais il n’a pas dévié de sa conviction. ‘‘Dans cette scène, tu ne réagis pas.’’ » Psychologiquement, il est sans doute bizarre qu’un enfant ne vienne pas en aide à son père ; mais pour la dramaturgie, l’isolement du tsar est essentiel.

Finalement, que pense Evdokia de la forme générale que prend ce spectacle, elle qui est une « spécialiste » de Boris Godounov ?

« J’aime beaucoup le premier tableau. Quand la musique commence, qu’on voit les gens arriver. Il y a une fusion si parfaite entre la musique et le mouvement de la foule. J’ai la chair de poule à ce moment-là, je ne sais pas pourquoi. J’ai enregistré ce passage sur mon smartphone et quand je l’écoute, une vague de bonheur m’envahit. » 

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