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Regards

Journal de Boris Godounov

Episode 1 – Rencontre avec le dramaturge — Par Alexandre Lacroix

L’opéra, un art total ? À l’occasion de la nouvelle production de Boris Godounov à l’Opéra Bastille et pour savoir si cette définition, héritée du romantisme allemand, est toujours d’actualité, Alexandre Lacroix – écrivain, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine - est allé à la rencontre de tous les métiers et sensibilités qui contribuent à la création d’un spectacle d’opéra – dramaturge, metteur en scène, chef d'orchestre, scénographe, chanteurs, musiciens, costumiers, éclairagistes…

En partenariat avec Philosophie Magazine.


Première rencontre Gand, 11 décembre 2017

Quand j’arrive à la gare de Gent-Sint-Pieters, la Russie s’abat sur la Flandre. Je n’ai pas pris la précaution de jeter un œil à la météo avant de partir, une violente tempête de neige est en cours. Toute la campagne entre Bruxelles et Gand s’est couverte d’une belle couche de poudreuse. Nous sommes, nous autres habitants d’Europe de l’Ouest, des petites natures. Les voitures avancent au pas. Pas un taxi en gare. On annonce que la circulation des trams est coupée, faute d’électricité. Je n’ai sur moi qu’un pull fin, un manteau léger et des chaussures de ville. N’importe, je pars à pied en direction de l’Opéra. Le trajet, presque en ligne droite, ne dure qu’une demi-heure. Je pense au titre de la seconde partie des Carnets du sous-sol de Dostoïevski : « À propos de neige fondue. » La chute des flocons continue, et pourtant une boue grisâtre s’est déjà formée sur les trottoirs. Quel titre magnifique. La neige fondue, métaphore de la beauté enfuie, de la liquéfaction des idéaux, de la glissade finale ? Sans doute – cependant les personnages de Dostoïevski, comme ceux de Pouchkine d’ailleurs, portaient des bottes.

L’Opéra Ballet de Flandre sous la neige
L’Opéra Ballet de Flandre sous la neige © Alexandre Lacroix

L’Opéra de Gand a été conçu par l’architecte de la ville, Louis Roelandt, achevé en 1837. Son style est néo-classique. Il ne se contente pas d’avoir un auvent, mais offre aux piétons un péristyle arrondi soutenu par une colonnade. Jan Vandenhouwe, nouveau directeur artistique de l’Opéra flamand, vient me chercher – il sera le dramaturge de la prochaine production de Boris Godounov à l’Opéra Bastille. Il me conduit jusqu’à son bureau. Une pièce parquetée, austère, aux murs nus, sans fenêtre à l’exception d’une minuscule lucarne.

Au fait, c’est quoi cette profession de dramaturge ? « Ce métier, m’explique Jan, petites lunettes rondes et barbe rousse soignée, a gagné en importance après la Deuxième Guerre mondiale en Allemagne. Le dramaturge est un assistant du metteur en scène. Il a pour charge de lire et d’analyser l’histoire sur laquelle l’opéra est basé, le livret, la partition, l’époque à laquelle l’opéra a été créé et les principales interprétations qui en ont été données. Surtout, il lui faut saisir ce que la pièce peut encore raconter au public aujourd’hui. »

Boris Godounov est presque un cas d’école, car il accumule les strates d’élaboration et les possibilités de malentendu. Personnage historique réel, Boris Godounov (1551-1605) fut le premier à accéder au trône de Russie sans être issu d’une dynastie aristocratique. Il fut d’abord chambellan d’Ivan le Terrible, puis régent durant le court règne du fils de ce dernier (1584-1598), Fédor Ier, atteint de démence. À la mort de Fédor en 1598, Boris Godounov est désigné, faute de mieux, pour gouverner l’empire ; son règne ouvre ce qu’on a coutume d’appeler la « période des troubles », une ère d’instabilité politique donc. Cette histoire a été racontée par l’équivalent russe de notre Jules Michelet, l’historien Nikolaï Karamzine, au début du XIXe siècle, et a frappé l’imagination du jeune Alexandre Pouchkine qui l’a choisie comme sujet pour une pièce de théâtre en vers. Achevée en 1826, la pièce est considérée comme la première grande réalisation du romantisme russe. Elle est aussi écrite dans un contexte où les lettrés russes découvrent le théâtre de Shakespeare, qui dynamite la règle des trois unités – de temps, de lieu, d’action. Pouchkine a composé une série de tableaux, qui s’étalent sur toutes les années du règne de Godounov, avec des participants innombrables. « Le classicisme, dit Jan, était une forme artistique européenne. Mais au début du XIXe siècle, la sensibilité romantique s’allie en Russie avec un nouveau nationalisme. Tandis que Karamzine mythifie le rôle des vieilles familles et de la Maison Romanov, les tsars se détournent de Saint-Pétersbourg, très occidentale, pour séjourner de plus en plus souvent dans la vieille capitale, Moscou. C’est une période où l’identité orthodoxe et slavophile est brandie contre l’influence française notamment. » 

Gand sous la neige
Gand sous la neige © Alexandre Lacroix

L’opéra de Modeste Moussorgski renforce encore la densité de l’argument. Il est, sinon nébuleux, du moins ambigu. Musicalement, le compositeur s’est démarqué des modèles italiens mais aussi allemands. Il s’est inspiré des chants folkloriques russes et des chœurs orthodoxes. Il n’hésite pas à faire sonner des cloches. Il choisit des accords censés refléter les accentuations de la langue russe. Mais la nouveauté et la radicalité de son projet firent qu’il dut s’y reprendre à deux fois. Il existe, ainsi, deux versions du livret et de la musique, l’une de 1869 – refusée par les Théâtres impériaux – et l’autre de 1872.

Première question que doit se poser un metteur en scène face à cette œuvre : laquelle des deux versions choisir ? « C’est drôle, remarque Jan, parce qu’il y a cinq ans j’ai été dramaturge aux côtés du metteur en scène Johan Simons pour montrer à Madrid la version de 1872. Du point de vue politique, les deux œuvres n’envoient pas le même message : dans la version de 1872, le peuple russe joue un rôle plus actif, il est porté par une sorte de ferveur, et cela reflétait bien l’atmosphère de 2012. Il y avait Occupy Wall Street, les printemps arabes, le mouvement des Indignés en Espagne. La version de 1872 exprime cette euphorie, ce rêve d’un changement politique créé par le peuple assemblé. Tandis que la version de 1869 est beaucoup plus sombre, concentrée sur la solitude du pouvoir, l’ambition mortifère de Boris Godounov, avec ce mur d’incompréhension qui le sépare du peuple russe. Le peuple subit, a froid et faim, est désillusionné. Je crois que la version de 1869 reflète mieux l’atmosphère actuelle, avec cette impression d’une coupure irrémédiable entre le peuple et les élites. »

Le premier tableau, très ample, explore ces clivages. Le peuple russe est contraint, par la police, d’acclamer Boris. Il obtempère. Au même moment, Boris fait semblant de refuser le trône, de ne plus vouloir y monter, accentuant par là sa toute-puissance. « Comment ne pas voir le parallèle avec la cérémonie organisée au Louvre par Emmanuel Macron ? En réalité, au deuxième tour, beaucoup de Français ont d’abord voté Macron contre le Front national. Il fallait alors effacer cet arrière-plan déplaisant par une mise en scène grandiose dans la cour même du roi Soleil. Rien n’a changé depuis Boris Godounov : on offre au peuple des démonstrations de puissance. »

La pièce de Pouchkine et le livret de Moussorgski font apparaître un deuxième personnage capital, le rival de Boris, un jeune moine en fuite, qui se fait passer pour Dmitri - le fils mort d’Ivan le terrible - et trouve des soutiens à l’étranger puis marche sur Moscou avec le peuple derrière lui. « Pourquoi ne pas voir Dmitri comme un populiste, un genre de Trump ? Tout le monde sait que le vrai Dmitri est mort, son cadavre sera même exposé. Et tout le monde sait que Boris Godounov l’a fait tuer. Mais le génie du populiste est de rendre le faux plus attractif que le vrai, n’est-ce pas, de manier avec virtuosité les fake news. Les gens préfèrent suivre un faux Dmitri qu’un vrai Boris, parce qu’à travers lui ils expurgent leur colère ! »

Au début du deuxième acte, le futur fake Dmitri, qui n’est encore qu’un jeune moine rongeant son frein, s’entretient dans un monastère avec un vieux religieux, Pimène. Et de raconter un rêve curieux :

« Mon repos a été troublé par un songe démoniaque, un ennemi me harcelait. Je rêvais : un raide escalier me menait à une tour ; de sa hauteur, j’apercevais Moscou, comme une fourmilière, et le peuple, en bas sur la place, grouillait, me montrait du doigt en riant… Et j’avais honte, et peur, et alors je tombais, tombais, je me suis réveillé. »

Jan attire mon attention sur ce passage : « Ivo revient sans arrêt à ce rêve. Il me questionne dessus. Qu’est-ce que cela signifie, ce songe ? Est-ce qu’on ne touche pas, là, au cœur de cette tragédie du pouvoir ? Un Donald Trump ne pourrait-il pas avoir les mêmes visions démoniaques ? Il a beaucoup d’ambition. Il est monté jusqu’en haut de l’escalier de la fortune et du pouvoir, certes. Mais une fois parvenu à ses fins, il est ridicule, le monde entier s’en aperçoit et se moque de lui. Et il est nécessaire qu’il tombe. Il va tomber. »

Pendant que Jan parle, la musique a commencé à retentir dans le bureau aux murs nus, à l’exception des affiches bariolées ; il y a filage d’un ballet sur une musique de Philip Glass dans la grande salle de l’Opéra.

Tandis que la mélodie s’égrène, cristalline, la neige tombe toujours dehors. 

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