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Jerome Robbins, hommage et témoignages

Les danseurs du Ballet de l’Opéra se souviennent…

Jerome Robbins, hommage et témoignages

Alors qu’est célébré le centenaire de la naissance de Jerome Robbins en 2018, la Direction de la danse a imaginé un programme en hommage à celui qui considérait l’Opéra de Paris comme sa deuxième maison après le New York City Ballet. Dix-huit de ses pièces sont aujourd’hui au répertoire, témoignant de ce lien privilégié. Dix-huit occasions de marquer les quelques danseurs ayant eu la chance de côtoyer le « show man » de Broadway. Octave est allé à leur rencontre.  

Elisabeth Platel et Jerome Robbins lors d’une répétition de In the Night à l’Opéra de Paris.
Elisabeth Platel et Jerome Robbins lors d’une répétition de In the Night à l’Opéra de Paris. © Jacques Moatti / OnP

Elisabeth Platel « Musicalité et liberté »

Danseuse Étoile et Directrice de l’École de danse du Ballet de l’Opéra de Paris

J’ai découvert Jerome Robbins avec En Sol. Suzanne Farrell y était distribuée, la grande musicalité du chorégraphe s’exprimait déjà sur la partition de Maurice Ravel. Cette découverte a été une grande émotion pour moi : ce que je voyais sur scène correspondait exactement à l’idée et l’image que je me faisais de la danse. Suzanne Farrell était à ce moment-là, la danseuse que je voulais devenir et à laquelle je commençais à m’identifier.
Puis est arrivée Violette Verdy dans Dances at a Gathering. Ce fut un choc. À partir de là, j’ai eu envie d’interpréter tous ses ballets… In the Night en fut la consécration, je faisais partie des six danseurs choisis pour le premier cast. Le travail en studio fut très long, comme si Robbins recréait le ballet pour nous. Son perfectionnisme était à son comble, il nous faisait travailler un simple toucher pour coller exactement à la musique de Chopin et en parfaite symbiose avec la vision qu’il avait de la partition.
Répéter avec ce chorégraphe m’a permis de devenir critique de mes propres prestations. Nous devenions presque plus méticuleux que lui ! Robbins avait par-dessus tout cette façon de repérer les danseurs et de les aider à se révéler eux-mêmes : même en second cast, nous n’étions jamais considérés comme des seconds choix. 

Laurent Hilaire et Carole Arbo dans En Sol à l’Opéra de Paris
Laurent Hilaire et Carole Arbo dans En Sol à l’Opéra de Paris © Jacques Moatti / OnP

Carole Arbo « Une autre vision du classique »

Danseuse Étoile et professeur à l’École de danse du Ballet de l’Opéra de Paris

Ma rencontre avec Jerome Robbins a été une véritable révélation dans ma carrière de danseuse. J’ai découvert une approche de la danse qui me correspondait parfaitement, alliant une simplicité dans le geste et la mise en scène à une grande rigueur technique en studio. Je me suis immédiatement sentie très proche de sa danse, elle ne me demandait pas d’effort particulier, tout semblait naturel dans ce qu’il me transmettait.
Je décrirais Jerome Robbins comme un musicien hors pair, un homme d’une grande humanité. Son talent résultait d’une certaine sévérité certes mais surtout d’un perfectionnisme et d’une exigence rarement rencontrés ailleurs. J’ai tout de suite aimé l’homme et le chorégraphe. En studio, il demandait de revenir au geste à son état pur sans sophistication ni fioriture. Il fallait que cela ait du sens, soit précis et naturel. J’avais l’impression de faire sortir mon âme, d’être enfin moi-même, dans le geste et la danse.
Nombreux sont les ballets que j’ai aimé interpréter : En Sol avec Laurent Hilaire, Other Dances avec Manuel Legris bien entendu, ayant choisi cette pièce le soir de mes adieux, mais aussi The Concert, un ballet qui parvient à être drôle, quasi burlesque, tout en restant dans le raffinement. Le partenaire est essentiel dans les ballets de Robbins, il nous invitait d’ailleurs à être généreux dans nos pas de deux, insistant sur l’importante complicité que deux danseurs devaient transmettre sur scène. C’est d’ailleurs ce que je dis souvent à des danseurs qui découvrent aujourd’hui ce répertoire : il faut donner, Robbins c’est la vie, la joie ! 

Wilfried Romoli et Agnès Letestu dans Glass Pieces à l’Opéra de Paris
Wilfried Romoli et Agnès Letestu dans Glass Pieces à l’Opéra de Paris © Jacques Moatti / OnP

Wilfried Romoli « Faire travailler l’invisible »

Danseur Étoile et professeur à l’École de danse du Ballet de l’Opéra de Paris

J’ai découvert Jerome Robbins lorsque j’ai été distribué dans le second cast d’In the Night avec Marie-Claude Pietragalla. Ce ballet reste pour moi l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la danse, un bijou de perfection. La pièce réunit tout ce qui fait de Jerome Robbins un véritable maître : sa grande musicalité, son perfectionnisme et sa rigueur, son souci du détail. Les mois de répétition avec lui restent un souvenir marquant dans ma carrière de danseur. Je n’ai plus jamais interprété un pas de deux de la même façon par la suite. Le travail du regard est notamment très révélateur de l’importance que Robbins accordait aux détails : il pouvait revenir plusieurs heures sur des gestes aussi simples. Quelques années plus tard, j’ai également été distribué dans Glass Pieces, ballet repris cet automne à l’occasion de l’hommage qui lui est consacré. J’ai apprécié la modernité de cette pièce, tant pour son langage musical que chorégraphique.
C’est la richesse et la diversité de ses ballets que j’aime le plus chez ce chorégraphe. Capable d’être aussi moderne lorsqu’il crée Glass Pieces que drôle lorsqu’il imagine The Concert. Jazz, danse de caractère et comédie musicale se mêlent dans ses inspirations aux gestuelles plus classiques. Echanger avec un homme d’une aussi grande exigence m’a fait gagner en maturité. La poésie qu’il dégageait en studio continue de m’habiter tandis que j’enseigne aujourd’hui à mon tour. 

Lionel Delanoë dans The Concert à l’Opéra de Paris
Lionel Delanoë dans The Concert à l’Opéra de Paris © Icare / OnP

Lionel Delanoë « Le culte du détail »

Premier Danseur et maître de ballet à l’Opéra de Paris

J’étais encore danseur dans le Corps de Ballet lorsque j’ai découvert l’univers de Jerome Robbins pour la première fois. In memory of est une pièce d’une grande finesse, j’avoue être passé loin de sa spiritualité, probablement trop jeune à l’époque pour apprécier ce dépouillement. En revanche, j’étais déjà fasciné par le chorégraphe et ses ballets et rêvais d’être distribué comme soliste dans l’une de ses œuvres. J’observais les danseurs qui avaient déjà côtoyé le maître, les répercussions que cela avait eu sur leur technique, leur prestance en scène, leurs comportements en studio. Robbins vous transforme, c’est une évidence. Travailler avec lui demandait de la patience, de l’écoute et beaucoup d’assiduité. Nous pouvions passer plusieurs heures assis au fond d’un studio lorsqu’il faisait répéter un premier rôle… Le regarder transmettre était déjà une leçon de danse ! Jerome Robbins avait ce don de savoir parfaitement là où il souhaitait emmener ses danseurs sans leur donner trop d’explications. Par magie, à un instant clé, le déclic opérait. Exigence, détail et perfectionnisme étaient toujours au rendez-vous mais accompagnés d’un credo bien à lui et si anglo-saxon : « Easy ! », aimait-il scander dans sa barbe blanche. Les ballets de Robbins sont ceux qui m’ont le plus appris à travailler et fait progresser. Parce qu’il avait cette façon singulière de modeler et façonner ses danseurs.
Robbins avait une manière de changer les angles, de jouer avec son alphabet, pour mieux distraire et tromper son public. Aujourd’hui maître de ballet sur ce programme qui lui rend hommage, je dois transmettre à une nouvelle génération cette part d’insaisissable. Il faut être très libre lorsqu’on interprète du Robbins, laisser croire à la soudaineté de l’action comme si elle advenait pour la première fois en scène. Je garde précieusement en tête nos échanges en studio, sa retenue et son élégance.  

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