Regards

Je vous regarde

Que mon apparence me préserve de tout romantisme ! — Par Joy Sorman

Que regardent-ils ces spectateurs venus de toutes parts assister à la lente mue d’une femme succombant à la maladie gangrenant corps et âme ? La Traviata, ce grand opéra du tragique féminin, inspiré de la vie de Marie Diplessis, a insufflé à la romancière Joy Sorman une courte nouvelle aux échos dumassiens. À nouveau, étrangeté du corps et altérité, offrent un vaste potentiel romanesque. 


Il avait pourtant promis de m’épouser, juré même, il avait dit, mot pour mot : mon amour, je le jure.

Et moi qui n’avais rien demandé.

Il s’est agenouillé, solennel, a sorti de la poche poitrine de son veston une petite boîte de cuir bombé, contenant cet anneau serti de brillants qui, sur mon annulaire duveteux, scintillait.

Il n’a pas précisé quand mais a ajouté très bientôt, dès que possible, aux beaux jours certainement, nous nous marierons à la campagne, il a parlé de champs de coquelicots, de tonneaux de vin d’Arbois bien frais, de cochons grillés, d’orchestre sous la tonnelle, et je l’ai cru, cet inconnu.

Il n’était pas le premier à me tourner autour, j’avais pris l’habitude à force, j’en ai vu passer des tordus, des pervers, des sadiques, je croyais les repérer de loin maintenant, mais celui-là, va savoir pourquoi, j’ai eu confiance, j’ai baissé la garde ; je suis peut-être tombée amoureuse de son allure incertaine, sous le charme de son air empoté, un homme courtois, délicat, avec de beaux yeux de chat, étirés et piqués de jaune.

Il venait chaque dimanche à onze heures, parfois m’apportait une fleur ou un sachet de bonbons à la violette qu’il déposait à mes pieds sans un mot, se contenant de rougir – de plaisir ? de honte ? On se parlait à peine - les visiteurs payent pour passer le lourd rideau de velours rouge et regarder, c’est tout -, il murmurait un compliment – vous êtes radieuse ce matin, un teint de rose qui illumine ma journée.

J’aurais du me méfier, comment cet homme aurait-il pu admirer mon teint quand une immense barbe rousse me dévore le visage ?

Cela a commencé avec la puberté, d’abord un léger duvet au-dessus de la lèvre supérieure – on ne s’est pas inquiété -, puis quelques poils drus sur le menton et les joues – c’était disgracieux mais cela passait encore, on les arrachait à la pince, un par un -, et vers l’âge de 15 ans, le médecin du village a diagnostiqué un hirsutisme irréversible. Non contente d’être née rousse j’étais devenue la femme à barbe, une barbe de Viking épaisse et mousseuse, comme une plante grimpante qui envahissait petit à petit mon visage. Au début je la coupais, la taillais, la rasais chaque jour, mais la voyant repousser de plus belle, devenir dense, un véritable buisson de poils couleur feu et miel, j’ai renoncé.
Puis mon père m’a vendue à un forain. Après m’avoir déclarée impropre au mariage, inapte à l’enfantement.
Ce ne fut pas une si mauvaise nouvelle, j’allais échapper aux travaux des champs qui cassent le dos, à une vie de misère et de frustrations à la ferme, à une mère et trois sœurs acariâtres ; et j’espère que la bourse de pièces d’or que mon père a obtenu en échange de sa fille monstrueuse a amélioré l’ordinaire de la famille. Et surtout j’allais connaître la grande ville, mon acquéreur – un homme bedonnant à canotier, vénal mais attentionné – étant propriétaire d’une trentaine de baraques de foire sur le Champ de Mars à Paris, un bel emplacement.

On m’a installée dans une roulotte aménagée avec soin – rideaux de dentelle, matelas de laine, tapis afghan et fauteuil crapaud -, dans le secteur réservé aux phénomènes, en compagnie des nains Hans et Frieda, de Krao l’enfant-singe et de deux paires de siamois venus de Belgique - des âmes nobles et des cœurs purs dans l’écrin de leurs difformités.
Je travaille du jeudi au dimanche, offerte aux regards et aux fantasmes, le reste de la semaine je parresse au lit ou je marche au hasard dans Paris, le visage dissimulé par un voile sombre ; je dépense les quelques sous gagnés à m’offrir en pâture - revues illustrées, de l’ambre pour parfumer ma barbe, du noir pour les paupières et des boîtes de calissons.

J’ai mis quelques mois à m’habituer aux réactions parfois vives des spectateurs - cris de stupeur des enfants, parfois de dégoût, qui s’échappent des bras de leurs parents pour tirer sur ma barbe, femmes qui m’insultent, hommes gênés qui me prennent en pitié ou se tapent les cuisses en me découvrant, regards condescendants, méprisants, mais parfois bienveillants et tendres, et même chiens qui me reniflent avec intérêt en agitant la queue.
Je me découvre éminemment exotique dans leurs yeux, un prodige, un rebut de la nature qui excite leur imagination et leurs sens. Attirante et repoussante, objet de crainte et de ravissement, certains me demandent de leur signer des autographes, d’autres de soulever ma robe, personne ne reste insensible à l’ambiguité de mon sexe, au trouble de mon genre, aux déviances de mon corps.

Il me faudra du temps pour prendre conscience de la charge érotique que je porte en moi comme une petite bombe. On me désire, d’un désir inavouable et brutal, et les femmes aussi, qui voudraient se réfugier dans ma barbe et empoigner mes seins.
Je suis la femme la plus demandée de la foire.
Seule la célèbre Vénus hottentote m’a fait de l’ombre quelque temps ; la nouvelle de son arrivée a couru dans toute la ville et dès le lendemain un attroupement d’hommes fiévreux s’était formé une heure avant l’ouverture des portes. Comment rivaliser avec celle que les scientifiques considéraient comme le chaînon manquant entre l’homme et l’animal ? Ma barbe faisait pâle figure aux côtés de sa spectaculaire morphologie, une magnifique stéatopysie, hypertrophie des hanches et des fesses, doublée d’une extraordinaire macronymphie qui faisait saillir ses organes sexuels. La Vénus hottentote embrasait les imaginations, réveillait les pulsions des plus apathiques des hommes, et moi qui ne souffre pas que l’on touche ma barbe, j’enrageais d’en voir certains palper sans vergogne les fesses de la Vénus – si absente à elle-même, si résignée que me venait l’envie de la sauver, de l’emmener loin d’ici. Un désir de fuite que je n’avais jamais formulé pour moi-même.

Un mois plus tard, la Vénus noire avait disparu, sans doute livrée ailleurs à d’autres regards affamés.
Après son départ, les hommes se sont à nouveau tournés vers moi. Est-ce que j’attendais l’amour ? Je ne l’apercevais jamais dans l’expression désordonnée et fougueuse de tous ces visiteurs défilant tels des maquignons à la foire aux bestiaux.
Les propositions n’ont pas manqué pourtant, certaines explicites, crues, agrémentées de fortes sommes d’argent, d’autres plus retorses, timides, détournées. Des billets doux glissés dans ma barbe ou des demandes officielles chuchotées furtivement à l’oreille, pour les plus malotrus des claquements de bouche, des clins d’œil, un geste obscène.

J’ai refusé, systématiquement, je les ai éconduits les uns après les autres, même les plus fortunés, je tenais à céder ma virginité non pas au plus offrant mais au plus délicat.
Car je marche dans les pas de Sainte Wilgeforte, la protectrice des femmes à barbe. Quand son père voulut la marier de force alors qu’elle avait fait vœu de virginité, elle implora l’aide de Dieu et le miracle se produisit : la jeune femme se retrouva barbue du jour au lendemain, ce qui découragea immédiatement son prétendant. Mais Sainte Wilgeforte en paya le prix fort, crucifiée pour sorcellerie.
Et Rodolphe est arrivé, avec ses manières gracieuses, ses attentions, et une soudaine demande en mariage. J’étais peut-être fatiguée de cette vie, j’ai accepté timidement, pas vraiment convaincue, mais dans les jours suivants quelque chose a pris forme, densité, j’ai laissé prospérer cet amour naissant, et en une semaine il avait pris toute la place. J’allais donner ma virginité à un inconnu qui n’avait même pas proposé de rendez-vous galant en dehors de la foire ; j’aurais dû trouver ça louche bien sûr.

Le dimanche suivant j’ai mis ma plus belle robe à bustier en organza jaune, fardé mes yeux, frictionné ma barbe d’huile de vison pour la faire briller, puis je l’ai piquée de boutons de rose odorants - j’étais prête, le cœur dilaté, ma décision prise.
J’ai attendu Rodolphe en vain, c’était la première fois depuis des mois qu’il ne se présentait pas. Vers dix-sept heures, une vieille femme osseuse et élégante, en toilette parme, a passé le rideau, s’est penchée à mon oreille et a dit d’une voix blanche que son fils Rodolphe ne viendrait pas, plus, plus jamais. Après quoi la femme est sortie sans un regard, sans une hésitation.
S’est-il joué de moi ou a-t-il eu peur ?
J’ai été bien naïve, il ne faudra pas se lamenter malgré la douleur qui cingle le ventre, le fer rouge de l’orgueil blessé, la perte de l’amour, misérable sentiment qui nous fait pleurer ce qu’on possédait à peine.

Rodolphe est-il un nanti de plus, sans courage et sans audace, qui recule au dernier moment, qui soumet son désir aux convenances, sa joie de vivre à sa réputation ?
Je ne serai pas une victime, il faut sacrifier les sentiments pas les femmes, je n’ai pas vécu de l’amour et je n’en mourrai pas. Que la barbe me préserve de tout romantisme !

Faudra-t-il alors que j’épouse l’homme-éléphant, un cul de jatte ou un avaleur de sabres ? Les créatures et les saltimbanques sont-ils voués à faire monde ensemble, à l’écart des bien nés, de tous ceux qui nous regardent sans nous voir ?

Vous avez pourtant besoin de nous, besoin des monstres pour vous sentir vivants ; nous les catins, les naines, les atrophiées, les amazones, les femmes à barbe, les Vénus noires, nous rendons vos vies supportables, belles parfois, nous peuplons vos songes, à la fois fées et sorcières, protectrices et tentatrices.

Les nuits suivantes j’ai beaucoup rêvé de Rodolphe – Rodolphe en cage, Rodolphe sous le fouet, Rodolphe tatoué des pieds à la tête, Rodolphe lilliputien tenant dans le creux de ma main ou logé dans ma longue barbe comme dans un nid de fougères. Et le matin je peignais cette barbe honnie et vénérée avec plus de soin encore qu’à l’accoutumée, avec rage même, la parfumant exagérément – jus de magnolia, bâton d’encens, extrait de cassis -, la lissant pendant des heures ou nouant de petites tresses serrées par des rubans de soie.
Dans le miroir, j’apercevais cette toison rousse mouillée de larmes, alors je me redressais, me composais un air hautain, une allure distinguée et théâtrale, avant de passer le rideau, de prendre place sur la petite estrade, la banquette moelleuse, dans le halo trouble de la lampe à huile.

Je suis la femme à barbe, désormais c’est moi qui vous regarde.    

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