Regards

Jamie xx, du club à l’Opéra

Regard sur « Tree of Codes » — Par Lucien Rieul

Un chorégraphe, un artiste-plasticien et un compositeur de musique électronique créent un spectacle inspiré d’un livre, lui-même basé sur un autre livre. Voilà un pitch qui ne brille pas par sa clarté, plutôt par ses ramifications. Commandée à Wayne McGregor, Olafur Eliasson et Jamie xx et créée au Manchester International Festival*, la pièce Tree of Codes est inspirée du livre-sculpture éponyme de Jonathan Safran Foer – ce dernier étant adapté de The Street of Crocodiles, un recueil de l’auteur polonais Bruno Schulz dont les pages ont été évidées, les mots subtilisés. Du 6 au 23 février, Tree of Codes est présenté au Palais Garnier. Focus sur la bande-son de cette collaboration unique, composée par l’homme-machine des xx.


Lorsqu’il sort en 2011 l’album We are New Here, Jamie xx jouit déjà d’une renommée considérable – la même année, l’album éponyme des xx, sorti en 2009, sera certifié disque de platine. Les boîtes à rythmes, le côté post-punk du trio pop minimaliste (alors un quatuor), c’est lui. Producteur de xx, instrumentiste, Jamie Smith fait une entrée fracassante comme artiste solo lorsqu’il remixe l’album I’m New Here du monumental Gil-Scott Heron. Le phrasé de ce pionnier du Spoken Word, à qui l’on doit notamment The Revolution Will Not Be Televised, Jamie xx le pare de teintes electronica et post-dubstep. Peut-être est-ce l’écoute de cette collaboration inattendue, ambitieuse et réussie, qui incitera le Manchester International Festival, le Ballet de l'Opéra et le Studio Wayne McGregor à proposer à Smith de participer, aux côtés du chorégraphe Wayne McGregor et de l’artiste-plasticien Olafur Eliasson, à l’aventure Tree of Codes.

« Je ne connaissais rien au ballet avant ça, déclarait en 2015 le compositeur au quotidien britannique The Independent. Je reçois beaucoup d’offres de collaboration, mais celle-ci était particulièrement excitante. Tout le monde était vraiment investi et enthousiaste à l’égard du projet. » Jamie xx était déjà familier du travail d’Eliasson : l’Islandais est l’un des rares artistes à avoir investi le gigantesque Turbine Hall du Tate Modern de Londres, où son Weather Project irradiait l’espace de la lueur ardente d’un petit soleil ; ses œuvres sont également présentes dans les collections du monde entier. S’il rencontre Wayne McGregor et assiste aux recherches chorégraphiques des danseurs, Smith dit s’être beaucoup inspiré du livre Tree of Codes de Jonathan Safran Foer. « C’est la forme plus que le contenu du livre qui m’a intéressé. Ce livre m’a pris aux tripes. »

De Paul Simon à Gloria Gaynor, le premier album de Jamie xx regorgeait de samples empruntés et imbriqués dans ses propres compositions ; dans son second disque sorti en 2015, In Colours, le procédé devient encore plus présent, et les refrains de Could Heaven Ever Be Like This d’Idris Muhammad (1977) et Good Times de The Persuasions (1972) deviennent carrément les thèmes principaux de deux morceaux, Loud Places et I Know There’s Gonna Be (Good Times). Un procédé proche des phrases découpées de Foer, composées en extrayant quelques mots choisis du texte originel de Bruno Schulz. Pour Tree of Codes, ce sont des chansons de Mickey Newbury et Patrick Cassidy qui serviront de matériaux d’assemblage sonores.    
Tree of Codes
Tree of Codes © Joel Chester Fildes

Mais Jamie Smith ne se contente pas de retravailler le chant des autres ; sur plusieurs morceaux, notamment son tube I’ll Be There For You, c’est Romy Madley Croft des xx qui pose sa voix. Pour ce projet inédit, le compositeur a fait appel à la chanteuse Okay Kaya. Son timbre lyrique, à l’instar des arrangements du quatuor Iskra Strings que l’on entend sur certains passages de Tree of Codes, nous rappellent que malgré sa contemporanéité, Smith a tissé des liens avec le répertoire classique de l’opéra. « J’ai pu créer des morceaux que je n’aurais jamais enregistrés sur un album », écrit-il.

La technologie, un thème cher à Wayne McGregor, est aussi présente dans la bande-son de Jamie xx. Qu’elle soit incarnée par les synthétiseurs et les boîtes à rythme empruntées à la house ou à la techno – dont les rythmes s’installent parfois pour donner à la scène des allures de nightclub – ou par le processus même à partir duquel le Londonien a composé sa musique. Dans une interview accordée à The Creators Project, McGregor explique : « Jamie xx a développé un algorithme qui, d’une certaine manière, « jouait » les pages [de Tree of Codes], créant ainsi une base rythmique par-dessus laquelle il pouvait composer les mélodies. » À mi-chemin entre émotion et abstraction, la musique de Tree of Codes est inséparable de la scénographie et de la danse, raison pour laquelle elle n’a pas été éditée en disque. La présentation de ce projet jusqu’au 23 février, au Palais Garnier, est une occasion unique de découvrir une facette inconnue et grandiose de l’univers sonore de Jamie xx.    

Écouter l'album « In Colour » de Jamie xx


  *Tree of Codes est une commande de l’Opéra national de Paris, du Manchester International Festival, de Park Avenue Armory, de Faena Art, du Sadler’s Wells et de Aarhus, capitale européenne de la culture 2017. Production du Manchester International Festival, du Ballet de l’Opéra national de Paris et du Studio Wayne McGregor.   

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