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Rencontres

« J’ai filmé une utopie. »

Entretien avec Jean-Stéphane Bron, réalisateur de « L’Opéra » — Par Sarah Barbedette

Pendant seize mois, le réalisateur Jean-Stéphane Bron a baladé sa caméra et son regard aiguisé dans les couloirs et les coulisses de l’Opéra Bastille et du Palais Garnier. Le résultat ? Un documentaire-monde qui saisit la pulsion vitale d’une institution. Alors que le film sort en salle le 5 avril, il nous a accordé un entretien-bilan de cette expérience.


À quel moment franchissez-vous les portes de l’Opéra pour la première fois ?

Jean-Stéphane Bron : Je les ai d’abord franchies dans ma tête le jour où mon producteur Philippe Martin m’a parlé de l’idée de faire un film sur l’Opéra. Il n’avait pas terminé sa phrase que j’ai eu le désir de ce film, une intuition de ce qu’il pouvait être. Je voulais filmer l’Opéra comme on filmerait une société, en essayant de comprendre ce qu’elle est. Concrètement, le point de départ était de suivre la première saison de la nouvelle direction. Cette idée ouvrait un espace de possibles en termes de dramaturgie. Mais avant d’entrer physiquement dans le théâtre, il fallait convaincre Stéphane Lissner. Sa première saison était pleine d’enjeux artistiques mais aussi politiques. L’idée qu’une caméra soit présente à ce moment-là n’allait pas de soi, mais il a fini par se laisser convaincre. Une relation de confiance s’est nouée. Elle était nécessaire pour que je puisse être libre.


Vous êtes passé par l’entrée des artistes ?

J-S.B. : Oui car, aussi paradoxal que cela puisse paraître, je n’avais jamais vu de spectacle d’opéra de ma vie. Découvrir un monde à la hauteur du regard d’un profane, c’était aussi le pari du film.


À quel moment la caméra intervient-elle ?

J-S.B. : J’ai passé beaucoup de temps à l’Opéra avant de commencer à filmer, j’ai vu des spectacles, pour essayer de trouver une forme, un dispositif, qui dans mes films précèdent toujours le temps du tournage. Ici, le parti pris est de faire de la coulisse le spectacle lui-même. Et de suivre des personnages, auxquels le spectateur pourrait s’identifier.   

Ma quête s’arrêtait là où le spectacle commençait.

Comment inscrire sa démarche au sein de celle de l’Opéra ?

J-S.B. : L’Opéra de Paris est un lieu d’excellence où tout converge vers un résultat final, c’est-à-dire la représentation, ce qui va être vu et entendu par le public. Bien sûr, ce n’est pas ce qui m’intéressait. Moi, je voulais montrer le travail, ce moment où s’expriment la difficulté et parfois les conflits. Au fond, ma quête s’arrêtait là où le spectacle commençait. Ma chance est que le tournage s’est étalé sur plus de seize mois, cela a permis de nouer des liens de confiance avec tous les protagonistes, ce qui est un élément essentiel de toute démarche documentaire.


Comment articuler des temporalités différentes, inscrire le temps du film en contrepoint de l’enchaînement quotidien, de la scansion régulière des productions... ?

J-S.B. : Je pensais d’abord en termes de personnages et de dramaturgie. Puis en termes de spectacle. J’essayais toujours d’avancer en suivant la ligne de mes protagonistes, tout en construisant de grands mouvements, comme des actes, en m’appuyant sur des œuvres-phares de la saison. Il y a aussi des choses dont je rêvais et qui se sont produites. L’un des personnages principaux du film est un jeune chanteur russe de l’Académie. Je rêvais de le voir rencontrer une grande star, et cette rencontre a eu lieu au hasard d’un couloir, avec Bryn Terfel.


Comment choisissiez-vous vos moments et lieux de tournage ?

J-S.B. : Nous avons été présents en très petite équipe pendant cent-vingt jours, et je suis allé là où mes personnages et mon intuition m’emmenaient.

Quand on fait un documentaire, on pense de manière obsessionnelle à ce qui pourrait servir le film.

Aviez-vous les yeux rivés au planning quotidien de chaque théâtre, les oreilles attentives au murmure des salles ?

J-S.B. : Quand on fait un documentaire, on pense de manière obsessionnelle à ce qui pourrait servir le film. Toutes les rencontres que l’on fait, tous les échanges, même anodins, tout ce qu’on voit ou entend, est marqué par cette attention permanente à ce qui pourrait servir le film, l’enrichir. Dès le moment où nous franchissions les portes du théâtre, nous commencions à travailler, ce qui ne veut pas dire filmer…


Vous reste-t-il un souvenir à cour* ?

J-S.B. : La coulisse des Chœurs dans Rigoletto : d’abord parce qu’elle est magnifique. Mais aussi parce qu’elle pose un hors-champ, ce qui est rare à l’Opéra.


Et un souvenir à jardin* ?

J-S.B. : La coulisse des Chœurs au début de Moïse et Aaron, qui contient de manière retenue, toute l’ampleur et la violence du drame qui va suivre. Et l’essoufflement de Fanny Gorse* à sa sortie de scène pendant La Bayadère, qui me touche beaucoup.


Que racontent les visages que vous avez croisés ?

J-S.B. : J’ai voulu qu’ils racontent l’état d’une société où l’on peut croire qu’ensemble, collectivement, quelque chose est possible.    


La proportion de rushes est monumentale, l’élagage drastique.

J-S.B. : Le tournage a duré seize mois, mais j’ai relativement peu tourné dans la mesure où je suivais les pas de mes personnages et que mon envie était de montrer des choses précises, vues ou observées. D’être également présent à des moments choisis, comme la séquence durant laquelle la direction discute du prix des places. 


Qu’avez-vous choisi de montrer à travers le montage final ?

J-S.B. : Une utopie.


Comment l'opéra s’inscrit-il dans votre filmographie ?

J-S.B. : Il y a une célèbre phrase de François Truffaut qui dit qu’on fait toujours un film contre un autre. Avant d’entamer le tournage de L’Opéra, j’ai passé deux ans à faire le portrait de Christoph Blocher, le leader de l’extrême-droite, en Suisse. C’est un film très sombre et pessimiste sur l’avenir de la démocratie. Je voulais aller contre ce sentiment, contre cette fatalité du populisme qui fait le pari du pire. Je voulais faire un film joyeux, où le collectif et la pulsion vitale de la musique tiennent une grande place.


Quelle impression de cette aventure gardez-vous ?

J-S.B. : Le film sort dans deux semaines. Il ne m’appartient déjà plus… C’est quatre ans de ma vie, à découvrir la musique, dans une maison envoûtante, où l’on pourrait rêver d’être enfermé toute sa vie.

Côté cour : partie du plateau située à droite quand on est face à la scène
* Côté jardin : partie du plateau située à gauche quand on est face à la scène
* Fanny Gorse : Sujet du Ballet de l’Opéra


Voir la bande-annonce de « L'Opéra »

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