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George Balanchine et Jerome Robbins à l’Opéra de Paris

Un héritage précieux

George Balanchine et Jerome Robbins à l’Opéra de Paris

Pour inaugurer sa première saison à l’Opéra de Paris, Benjamin Millepied, directeur de la Danse, a souhaité réunir deux grands chorégraphes du XXe siècle, George Balanchine et Jerome Robbins dont les influences sur sa propre carrière auront été décisives. Ce programme d’ouverture rappelle ainsi l’importance de leur héritage dans l’histoire de la danse, mais aussi l’importance des relations qu’ils ont tissées avec le Ballet de l’Opéra il y a plus de quarante ans et qui se poursuivent aujourd’hui encore.

George Balanchine (1904-1983) et Jerome Robbins (1918-1998) se sont rencontrés en 1948 à New York. Tous deux partageaient un même amour du ballet classique, le goût de la comédie musicale et du cinéma. Ils possédaient surtout le don rare de visualiser la musique et de la traduire par le mouvement. Leur collaboration dura plus de trente ans, Robbins devenant dès 1950 l’adjoint de Balanchine à la direction du New York City Ballet, avant d’assurer, avec Peter Martins, la codirection de la compagnie après la mort de Mr B. en 1983. Ils surent – l’un dans une veine abstraite et raffinée, l’autre dans un registre plus contemporain – insuffler une énergie nouvelle à la danse académique, qui gagnera également les rives de l’Opéra de Paris avec lequel ils ont su entretenir des liens privilégiés. Une complicité qui perdure malgré leur disparition puisque le Ballet de l’Opéra s’apprête, cette saison, à enrichir encore son répertoire de deux œuvres de Jerome Robbins : Opus 19/The Dreamer et Les Variations Goldberg, ainsi que de deux ballets de George Balanchine : Duo Concertant et Brahms-Schönberg Quartet.

Dès 1929, après la mort de Serge Diaghilev et la disparition des Ballets Russes - compagnie dans laquelle Balanchine était danseur et chorégraphe - Jacques Rouché, le directeur de l’Opéra, propose au jeune Balanchine de devenir maître de ballet et de chorégraphier Les Créatures de Prométhée pour Olga Spessivtseva et Serge Lifar. Souffrant, Balanchine doit abandonner, laissant à Serge Lifar le soin de finaliser la chorégraphie et devenir maître de ballet à sa place. Un poste que ce dernier est contraint de quitter à la Libération. Désormais sans véritable direction, le Ballet, dont le répertoire est amputé des œuvres de Lifar interdites de programmation, entame une période difficile. Plusieurs de ses danseurs, tels que Serge Peretti, Yvette Chauviré, Roland Petit, Jean Babilée et Renée Jeanmaire, quittent la compagnie.

Sérénade, Myriam Ould-Braham et Eleonora Abbagnato, 2012, Opéra national de Paris
Sérénade, Myriam Ould-Braham et Eleonora Abbagnato, 2012, Opéra national de Paris © Sebastien Mathé / OnP

Georges Hirsch, nouvel administrateur de la RTLN (Réunion des Théâtres Lyriques Nationaux), rappelle alors Balanchine qui fait un retour « triomphal » à l’Opéra en 1947. Il est accompagné de sa femme Maria Tallchief et de Tamara Toumanova pour remonter trois de ses ballets : Apollon musagète (avec le tout jeune danseur Étoile Michel Renault), Sérénade et Le Baiser de la fée, et créer Le Palais de cristal (première version de Symphony in C) dans les décors et costumes de Leonor Fini. Dans un contexte où le Ballet apparaît diminué et discrédité, cette chorégraphie, à la manière de Suite en blanc de Serge Lifar, permet de mettre en valeur la compagnie tout entière ainsi que les nouvelles personnalités de la troupe, parmi lesquelles Alexandre Kalioujny, qui vient d’être engagé comme danseur Étoile, Tamara Toumanova, Roger Ritz, Micheline Bardin, Madeleine Lafon et Max Bozzoni.  

Balanchine vient ensuite régulièrement diriger les répétitions de ses œuvres pour leur entrée au répertoire : en 1959 pour la Symphonie de Gounod, puis en 1963 pour Concerto Barocco, Les Quatre Tempéraments, Bourrée fantasque et Symphonie écossaise. Enfin, à l’invitation de Rolf Liebermann, Balanchine est de retour en 1973 pour Le Fils prodigue et les parties dansées de l’opéra Orphée et Eurydice de Gluck, mis en scène par René Clair ; en 1974, pour un programme Stravinsky (Agon, Capriccio, Orpheus) ; et en 1975, pour un Festival Ravel (La Valse, Le Tombeau de Couperin, Tzigane, Sonatine). La même année, il règle le ballet de Faust (l’opéra de Gounod), finalement retiré de la mise en scène de Jorge Lavelli et repris seul ensuite. Depuis, neuf autres de ses ballets sont entrés au répertoire, comme Thème et Variations en 1993, et repris cette saison, ou le triptyque Joyaux, en 2000, dix-sept ans après la disparition de Balanchine, dans une nouvelle production dont les décors et costumes ont été confiés à Christian Lacroix. Et c’est encore au célèbre couturier que l’Opéra fait appel pour la reprise, en 2014, du Palais de cristal.

Grand admirateur de l’École française et de ses danseurs, Balanchine engage au New York City Ballet (NYCB) Violette Verdy dès 1958 et le danseur Étoile de l’Opéra Jean-Pierre Bonnefous en 1970. Il fait également de Ghislaine Thesmar, une autre Étoile française, l’une de ses artistes invitées favorites.
The Cage, 2008, Opéra national de Paris
The Cage, 2008, Opéra national de Paris © Icare

Jerome Robbins, nouvelle recrue du New York City Ballet, avait déjà fait sensation à l’Opéra quand, en mai 1952, la compagnie américaine vint présenter notamment The Cage, avec Nora Kaye dans son rôle de dévoreuse d’hommes. Comme le souligne Antonio Livio dans Le Journal de l’Opéra de 1986, si Balanchine a engagé Robbins comme danseur, il « sait, et il l’avouera tant de fois par la suite, qu’il a engagé Robbins comme chorégraphe. […] Balanchine s’est toujours fixé comme point d’honneur de prouver aux États-Unis que, puisqu’il était désormais citoyen américain, il allait mettre son talent et son savoir à créer et à développer une vraie danse américaine. […] Et de même qu’il sera le premier à former et à consacrer un danseur Étoile noir – Arthur Mitchell – qu’aux États-Unis on appelle « Principal », il veut que ce jeune chorégraphe débutant devienne grâce à lui le premier chorégraphe américain ! ».

Il faut attendre mars 1974 pour que Rolf Liebermann, le premier, invite le chorégraphe de la comédie musicale de Leonard Bernstein West Side Story à venir régler ses chorégraphies, aux côtés de Balanchine, pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Scherzo fantastique et Circus Polka sont les premières à entrer au répertoire, suivies du poétique Afternoon of a Faun. L’année suivante, Jerome Robbins remonte En Sol sur le Concerto de Maurice Ravel.  

Après dix ans d’absence, c’est Rudolf Noureev qui le convainc de remonter ses ballets au Palais Garnier. Entre 1986 et 1996, il vient diriger les répétitions de huit de ses œuvres entrées au répertoire, et travaille de nombreuses semaines avec les danseurs de ce qu’il nomme sa « deuxième famille » après le NYCB. In Memory of…, entre au répertoire en 1986, In The Night en 1989, Glass Pieces et Dances at a Gathering en 1991, The Concert en 1992 et Moves en 1993. Jerome Robbins est également présent lors de la réouverture du Palais Garnier en mars 1996, pour un programme comprenant En Sol, Moves et deux nouveaux ballets, A Suite of Dances et The Four Seasons. Depuis la disparition du chorégraphe en 1998, deux autres pièces ont enrichi le répertoire de l’Opéra, Other Dances en 1999 et The Cage en 2001.

Joyaux/Rubis, Opéra national de Paris
Joyaux/Rubis, Opéra national de Paris © Christian Leiber / OnP

Si Jerome Robbins est resté fidèle au Ballet de l’Opéra, les rapports qu’il a entretenus avec l’administration ont souvent été houleux. Intransigeant et pointilleux, le chorégraphe imposait des temps de répétitions difficiles à concilier avec le calendrier chargé de la compagnie. Certains ballets furent ainsi reportés, Robbins préférant dédier tout son temps au réglage d’une seule pièce plutôt que de le partager entre plusieurs ballets. Une exigence qui s’appliquait également au choix des interprètes : autre source de tension palpable, le chorégraphe se réservait le droit de décider au dernier moment quels seraient les solistes les plus aptes à créer ses ballets. « La compagnie est jeune, pleine d’énergie, très moderne et l’esprit est bon. C’est le système de la maison qui est vieux. Il y a beaucoup de danseurs que je n’ai pas eu le temps de voir et que j’espère distribuer quand je reviendrai… Si on me réinvite à l’Opéra ! Je sais qu’on me trouve très difficile, mais moi aussi je trouve la Maison très difficile ! J’ai vu certains danseurs de l’Opéra dans des ballets du répertoire classique et je les ai trouvés très bien. Mais cela ne veut pas dire qu’ils sont faits pour mes ballets. Pour s’en rendre compte, il faut qu’ils travaillent avec moi. », affirmait Jerome Robbins au Figaro en 1991.

Sa fidélité à l’Opéra est cependant le fruit d’une rencontre « passionnée », teintée d’une admiration réciproque, entre un chorégraphe et ceux qu’il considérait comme ses danseurs français. Pour les interprètes des œuvres de Robbins, il est toujours stimulant de se mesurer à sa technicité et à l’exigence de sa créativité, nées de la musicalité et du mélange des genres, qu’il introduise du ballet dans les comédies musicales ou imprègne de théâtralité les ballets classiques, même les plus abstraits.

Les ballets de George Balanchine et de Jerome Robbins continuent ainsi d’occuper une place de choix dans la programmation de l’Opéra de Paris. Et le spectacle d’ouverture de la saison 2015/2016 qui réunit les deux chorégraphes autour de Benjamin Millepied, le tout nouveau directeur de la Danse et ancien danseur « Principal » du NYCB, élève de Jerome Robbins - et comme l’avait été avant lui Violette Verdy qui, après avoir quitté le NYCB, prit la direction de la troupe parisienne de 1977 à 1980 -, ne peut que témoigner de leur empreinte quasi indélébile sur le Ballet de l’Opéra de Paris.

Jérôme Maurel

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