FR EN

Regards

Fluidité et lâcher prise

Le Boléro de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet vu par Vincent Chaillet, Premier Danseur — Par Aliénor de Foucaud

Jusqu’au 27 mai prochain, le Premier Danseur Vincent Chaillet retrouve le Boléro de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet, au Palais Garnier. Tant performance physique que voyage sensoriel, ce ballet s’inscrit comme une expérience unique dans le parcours du danseur, dont il n’est pas sorti indemne.    

Vous étiez distribué à la création de Boléro de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet en 2013, quel souvenir gardez-vous de cette rencontre ?

J’ai en effet eu la chance de faire partie de l’aventure Boléro dès sa création en 2013 et de travailler avec deux chorégraphes dont je suivais et admirais déjà le travail. C’était aussi une occasion incroyable de rencontrer l’artiste Marina Abramović qui signe la scénographie de la pièce et le couturier Riccardo Tisci qui en conçoit les costumes. Toute une équipe était réunie durant les premières répétitions. Les chorégraphes sont arrivés avec du matériel et des phrases chorégraphiques pré-écrites, puis l’articulation de la pièce s’est faite en studio avec les danseurs.

Le Boléro reste avant tout une expérience perturbante. Il n’y aucun confort dans cette chorégraphie mais plutôt une mise en danger permanente. Quelque chose de mouvant opère, nous obligeant sans cesse à nous réadapter. Cette pièce est essentiellement marquée par une dualité, demandant à la fois un calme indispensable pour maîtriser sa fatigue, et une conscience toujours en alerte de ce qui se passe autour de nous.

Pour cette reprise, la distribution initiale a changé, quelques danseurs découvrent la pièce pour la première fois. Cet effet de transmission est intéressant. Cela me permet aujourd’hui d’aller plus loin dans la recherche de qualité, je ne suis plus dans l’apprentissage et peux aller cherche de nouveaux matériaux dans la fluidité. Par ailleurs, les chorégraphes ont été moins présents qu’à la création, nous laissant deux semaines en totale autonomie (avec la répétitrice Béatrice Martel). Nous étions davantage livrés à nous-mêmes, ce qui nous a aussi obligés à réellement prendre en main la pièce, à analyser les choses, et à prendre des décisions. Nous nous sommes responsabilisés par rapport au processus de transmission initial.
Vincent Chaillet en répétition, 2017
Vincent Chaillet en répétition, 2017 © Laurent Philippe / OnP

Vous évoquez l’énergie et la fluidité. Sidi Larbi Cherkaoui parle de l’équilibre, également très important dans ce ballet : « Une danse qui descend dans le sol », « un corps en suspension permanente ». Comment avez-vous abordé ce nouveau langage chorégraphique dans votre parcours de danseur ?

Je n’ai jamais été aussi loin dans mon rapport au sol et dans mon approche de la scène. Le but de la chorégraphie est d’aller vers un mouvement continu, sans à-coups. Plus la pièce avance, plus cela devient physique. Il faut continuer à rester dans cette constante mobilité et conscient de ce que l’on fait, tout en donnant beaucoup d’énergie. Tout cela se construit dans la fatigue. Chaque mouvement, chaque chute en amène une autre, nous sommes dans un déséquilibre permanent, dans un crescendo tant musical que chorégraphique pour former une spirale continue.


Le derviche tourneur est à l’origine de cette chorégraphie. La scénographie fait écho à cette spirale en constante rotation. Comment cela se traduit-il sur scène et dans votre interprétation ?

Les premières répétitions en scène ont été un véritable choc. La scénographie de Marina Abramović est très déroutante. Sur scène, le plateau est sombre, nos placements évoluent en fonction des projections vidéos au sol, un miroir est incliné à l’inverse de la pente de la scène, la fumée contribue au brouillard général dans lequel nous sommes plongés, tous nos repères visuels habituels sont altérés. Il faut accepter de ne travailler qu’avec ses sensations, oublier l’image de notre reflet dans le miroir et ne se focaliser que sur ce que l’on ressent. Tous les danseurs portent le même costume, on ne se reconnaît donc pas forcément. La chorégraphie est divisée en dix-huit séquences, à chaque thème correspond un changement d’image projetée au sol et son emplacement. Les danseurs doivent ainsi se réadapter à chaque nouvelle séquence tout en donnant une impression de flux continu. Ce Boléro nous amène vers un laisser-faire, il faut accepter la chute. Le dépassement de soi et la performance physique sont au cœur de la chorégraphie, faisant probablement aussi écho au travail de Marina Abramović et aux états de transe qu’elle parvient à atteindre lorsqu’elle se met en scène. Je me souviens d’elle à la création nous encourageant à suivre notre « double imaginaire », comme pour mieux se détacher de nous-mêmes et parvenir à un total lâcher prise.


Boléro au Palais Garnier, Opéra national de Paris, 2017
Boléro au Palais Garnier, Opéra national de Paris, 2017 © Laurent Philippe / OnP

Vous mentionnez le crescendo musical et chorégraphique. Vous avez également été distribué dans le Boléro de Maurice Béjart dont la partition de Ravel est la même. Comment vivez-vous ces deux pièces?

Les pièces sont très différentes. Chez Béjart, on est davantage dans quelque chose de construit autour d’une individualité. Chez Cherkaoui et Jalet, il y a au contraire un effet de groupe. Quelque chose d’immuable presque comme un rituel s’opère sur scène. Avec Béjart, la chorégraphie est écrite en séquences : à chaque nouvelle séquence, le groupe s’agrandit autour de la table, suivant le crescendo musical tandis qu’avec Cherkaoui et Jalet, c’est plus une progression en termes d’énergie et de dépassement physique. Les onze danseurs sont tous en scène dès le début de la pièce et se meuvent du début à la fin de la pièce sans s’arrêter. Là où, chez Béjart, il y a très peu de contact physique entre les interprètes, et où toute l’attention est tournée vers la table, le Boléro de Cherkaoui et Jalet impose une proximité entre les corps : plus la pièce avance, plus les danseurs se rapprochent pour former un seul et même corps dans une étreinte finale. Nous sommes en osmose les uns avec les autres.    

Votre lecture: Fluidité et lâcher prise

Articles liés