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Rencontres

Fantôme technicolor

Un portrait de James Blake — Par Milena Mc Closkey

La saison 2015/16 du Ballet se clôt avec une soirée conçue par le chorégraphe américain William Forsythe, invité régulier de l’Opéra national de Paris depuis plus de trente ans. Du 4 au 16 juillet 2016, le public peut découvrir deux de ses œuvres-phares, Of Any If And qui fait son entrée au répertoire et Approximate Sonata qui fait l’objet d’une nouvelle version. Il propose également une création sur sept chansons tirées du nouvel album du prodige anglais James Blake, The Colour In Anything. Blake Works I marque le début d’une collaboration avec le musicien, dont les subversions qu’il soumet à la pop reflètent les expérimentations du chorégraphe avec le vocabulaire du ballet classique. Portrait.    

Dubstep de chambre

En 2010, un étudiant en musique au Goldsmiths College de Londres, les deux mètres courbés et le nez penché sur son synthé, compose et produit depuis le studio artisanal de sa chambre trois EPs : The Bells Sketch, CMYK et Klavierwerke. Ces trois esquisses, au style à chaque fois différent, annoncent déjà un univers musical multiple ; cyan, magenta, jaune et noir. Le jeune homme compose des adagiettos de dance music qui empruntent autant au R&B qu’aux sons de jeux vidéo. Dès l’hiver, le milieu musical « indé » est séduit par le frisson James Blake. Son troisième opus tend vers le dépouillement pour explorer la liaison intime du piano et de la voix. Les morceaux de Klavierwerke résonnent comme des lieder qui auraient emprunté au XXIe siècle le son enveloppant de la dubstep. Le titre de l’EP fait référence aux œuvres pianistiques de Bach, Beethoven ou Brahms. C’est au troisième que James Blake doit son sombre romantisme, exprimant une mélancolie contemporaine qui aurait perdu en ardeur pour gagner en trouble et en grâce. Mais ce titre résonne également comme un hommage à la scène underground berlinoise, ferment de l’innovation dans le champ de la dance music. En effet James Blake expérimente, alterne des juxtapositions de nappes électro et des moments d’anéantissement progressif du son, vers le silence. Un son nouveau est né.

© Ann Ray / OnP

Voyageur au-dessus d’une mer glacée

La musique de James Blake s’écoute de préférence le casque vissé sur les oreilles, pour pénétrer dans les entrelacs de beats et profiter des élans lumineux qui surprennent comme une clairière au détour d’une forêt. Son premier album éponyme en 2011 affirme une façon originale d’aborder la composition, avec une discipline de la soustraction qui rappelle la « poétique de la disparition » de William Forsythe. La maison de disque de l’artiste aurait même pensé à la première écoute de l’album qu’il n’était qu’à l’état de maquette. James Blake cultive en effet le déséquilibre, avec parfois des soupirs béants et des fins abruptes. L’utilisation du silence déroute, suspend l’écoute au bout des doigts du musicien. Il utilise moins de samples, sa voix assume le premier plan mais demeure souvent robotique, traitée par un vocodeur (également appelé auto-tune) notamment dans les hypnotiques balades « Lindisfarne » I et II où sa manière de juxtaposer les lignes vocales fait écho au gospel. Les espaces glacés qu’il dessine, et le clair-obscur de sa voix rappellent les scénographies épurées des ballets de Forsythe, où les jeux de lumière divisent le visible. La musique de James Blake est semblable à son visage sur la pochette de l’album éponyme : insaisissable, fuyante. Ses productions ne sont pas encore taillées pour le succès, le plaisir cathartique de l’auditeur est retardé, confisqué. Comme un aveu, le titre « I Never Learnt to Share » (« Je n’ai jamais appris à partager ») affirme en boucle ce syndrome de l’enfant unique. Le goût d’inachevé parfois présent dans ses productions va de pair avec son écriture et la vulnérabilité avec laquelle il avoue ses impuissances, ses défaillances. À travers ses paroles, James Blake dessine une figure d’anti-héros, de paumé sublime qui séduit toute une génération outre-Manche.

« Écouter les albums de Blake dans l’ordre chronologique c’est comme entendre un fantôme apparaître peu à peu d’un éther digital pour revêtir une forme matérielle » Mark Fisher

La solitude exp(l)osée

Le post-adolescent solitaire sort de l’undergound pour signer avec une major et produire en studio son deuxième album en 2013. C’est bien un cœur éprouvé par la découverte de l’amour que le jeune Anglais soigne avec Overgrown, mais il parvient à ne pas s’enfermer dans la posture du crooner. Si le piano reste le meilleur allié de ce fan d’Erik Satie, il demeure fidèle à ses origines électroniques avec des montées en puissance savamment orchestrées et des productions exigeantes et tortueuses. Le grain de voix de James Blake s’épanouit pour baigner dans une chaleur soul et ses falsettos tragiques touchent au cœur. Il met progressivement la chanson au centre de son travail et signe pour la première fois un tube avec « Retrograde ». Overgrown recèle de chansons à la force anthémique sans jamais céder aux lueurs de la facilité : chaque titre est un concentré de beauté disloquée et semble garder la trace de la douleur intrinsèque au processus de création du perfectionniste James Blake. Certains reprochent au plaintif auteur-compositeur-interprète un excès de sérieux ou de morosité. L’album est toutefois couronné du prestigieux Mercury Prize alors que son auteur a à peine un quart de siècle.

Les élégies contemporaines de James Blake, qui prennent pour thème l’amour, la solitude, le virtuel, l’incommunication, admettent enfin une communion avec l’auditeur. Son public s’est depuis énormément élargi pour faire de lui un artiste mainstream, n’en déplaise aux puristes. Ainsi les deux derniers albums du Londonien témoignent d’un apprentissage de la générosité. Tout d’abord par la multiplication des collaborations avec d’autres musiciens : notamment Brian Eno, Chance the Rapper, RZA du Wu-Tang Clan... Les gourous de la pop se l’arrachent. Il a récemment prêté sa voix à « Forward », le titre le plus vulnérable de Lemonade, le dernier album de Beyoncé, et est également crédité en écriture et production de sa chanson d’ouverture. C’est avec les plus discrets Justin Vernon (chanteur du groupe folk canadien Bon Iver) et Frank Ocean (ancien membre du collectif hip-hop Odd Future) que la collaboration est la plus fructueuse et les deux signent la production de plusieurs des chansons présentes sur le dernier opus de James Blake, The Colour In Anything, sorti en mai 2016.    

© Ann Ray / OnP

La couleur la plus chaude

Trois ans de doutes, de ruptures, de rencontres, de déprime et de joie sont la matière de cet album en forme de récit initiatique. Avec ces dix-huit chansons, il semble enfin épouser les dualités et les contradictions de sa personnalité musicale et accepte de laisser des intervenants extérieurs le libérer d’un obsessionnel besoin de contrôle. The Colour In Anything témoigne d’un rapport au monde apaisé et marque le passage de l’univers musical de James Blake des nuances de gris à la couleur. Des chansons comme « I Need A Forest Fire », avec le solaire chant de Justin Vernon, apportent une chaleur inédite au romantisme du londonien. Il signe certaines de ses compositions les plus libres et abouties, avec le chaos maîtrisé de « I Hope My Life » ou « Points ». Le thème des amours contrariées, cher à James Blake, lui inspire dans cet album les poignants « Love Me In Whatever Way » et « f.o.r.e.v.e.r ». Dans ce titre, il susurre « You can’t walk the streets like a ghost anymore » (« tu ne peux plus arpenter les rues tel un fantôme ») : délaisserait-il une « poétique de la disparition » pour un idéal de l’éclosion, une éthique de l’apparition ? L’écrivain et critique musical britannique Mark Fisher résume ainsi le parcours de l’artiste : « Écouter les albums de Blake dans l’ordre chronologique c’est comme entendre un fantôme apparaître peu à peu d’un éther digital pour revêtir une forme matérielle ». Ce fantôme prend maintenant forme humaine pour s’incarner dans les danseurs du Ballet de l’Opéra national de Paris, symbole de la réconciliation d’un artiste, arrivé à maturité, avec la scène du monde.

Écouter l'album de James Blake

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