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Regards

Du vérisme aux Apaches

Quand Puccini et Ravel revisitent l’opera buffa — Par Elise Petit

Alors que moins de dix ans les séparent, les deux œuvres lyriques en un seul acte de Maurice Ravel et de Giacomo Puccini rendent compte avec brio du chassé-croisé des esthétiques musicales au début du xxe siècle et représentent deux réappropriations très personnelles et réussies de l’opera buffa italien. L’Heure espagnole est la première œuvre lyrique achevée de Ravel, Gianni Schicchi est la dernière de Puccini, qui mourra avant d’avoir terminé Turandot. Une œuvre de jeunesse aux allures de manifeste pour le compositeur français, qui n’a que trente-deux ans lorsqu’il s’y attelle, et une pièce de la maturité pour le maître italien, âgé de soixante ans à la création en 1918. 

« La chose la plus compliquée est la simplicité, et la simplicité est une divinité que doivent célébrer tous les artistes qui croient. » Puccini

L’Heure espagnole est conçue comme une offrande musicale de Ravel à son père, qui semble en 1907 condamné à une mort prochaine. Mais le projet est retardé et le décès inéluctable intervient l’année suivante. Après maintes péripéties, l’œuvre sera finalement créée en 1911 à l’Opéra Comique. Pour le livret de cette « comédie musicale », Ravel choisit une pièce de Franc-Nohain, dont l’intrigue vaudevillesque avait triomphé au Théâtre de l’Odéon en 1904. Pour des raisons personnelles d’abord : le titre rassemble d’emblée les deux univers parentaux, celui d’un ingénieur suisse passionné de mécanismes en tous genres et d’une Basque ayant grandi à Madrid. Esthétiques ensuite : Franc-Nohain était alors membre du cénacle non-conformiste des Amorphes, où se retrouvèrent notamment Jules Renard et Alfred Jarry. À l’époque où il se lance dans la composition de l’œuvre, Ravel fait partie de la « Société des Apaches », qui rassemblera Erik Satie, Jean Cocteau, André Gide, Paul Valéry, ou encore Igor Stravinsky et Manuel de Falla ; eux aussi entendent bien dépoussiérer la scène artistique française, en luttant notamment contre les excès du symbolisme.

Les premières mesures de L’Heure espagnole sonnent donc comme un manifeste prosaïque : des métronomes figurent les bruits des horloges de l’atelier de Torquemada. L’orchestre est étoffé d’instruments inhabituels – célesta, jeux de cloches, fouet – ou au registre particulièrement grave, notamment un sarrusophone, proche du contrebasson. Le travail sur les timbres et les modes de jeux est également perceptible : jeu « cuivré » du cor imitant « un automate [qui] joue de la trompette », sons cristallins du célesta évoquant la magie des mécanismes, glissandi des trombones annonçant la farce à venir.

Gianni Schicchi, créé sept ans après L’Heure espagnole, semble en comparaison bien moins novateur. Mais c’est que l’œuvre occupe une place à part dans la production de Puccini. Ce bref opéra est en effet le dernier volet d’un Triptyque qui comptait la très sombre et vériste Houppelande (Il Tabarro) et la sévère Sœur Angélique (Suor Angelica). Or à l’été 1917, Puccini écrit à son librettiste Forzano « Je ressens le désir de bien m’amuser ». Comme une nécessité impérieuse pour le compositeur de faire une incursion dans la veine comique, à l’instar de son modèle Giuseppe Verdi. Du vérisme dont il s’émancipe tout à fait ici, il ne retient que la forme en un acte, les emprunts à la musique populaire et l’exposition sans fard du cynisme humain. Sans renoncer au bel canto si proprement italien, et dont l’air « O mio babbino caro » reste un exemple des plus aboutis, Puccini apporte un soin particulier à l’orchestration, faisant de la musique non pas un élément illustratif de la comédie, mais bien plutôt un soutien à la liberté créatrice des interprètes.

Que reste-t-il de l’opera buffa dont ces deux œuvres se revendiquent ? Tout d’abord le choix de héros modestes et déconsidérés : le muletier chez Ravel, un parvenu chez Puccini. Des héros pour lesquels l’adresse finale au public invite à prendre parti. L’insertion d’éléments musicaux empruntant au répertoire populaire ensuite : danses espagnoles chez Ravel, mélodies toscanes pour Puccini. Mais le tour de force des deux compositeurs réside dans la subtilité avec laquelle la musique sert ici le rire, revenant ici à l’essence même de l’opera buffa.

Dans un ultime clin d’œil, bien involontaire, L’Heure espagnole entre joyeusement en résonance avec l’histoire personnelle de Puccini : Elvira Gemignani, qui deviendra son épouse, était mariée lorsqu’il la rencontra, et leur idylle se développa alors qu’il lui donnait des « cours de piano » durant les fréquentes absences du mari…

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