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Regards

Du gang au Corps de Ballet

Représenter Les Indes galantes aujourd’hui — Par Aïnhoa Jean-Calmettes et Jean-Roch de Logivière

Comment mettre en scène une œuvre majeure du répertoire lyrique français, mais dont le livret est empreint d’un exotisme un peu daté ? Pour son adaptation des Indes galantes, Clément Cogitore rapproche les danses urbaines et la musique baroque sur la scène de l’Opéra Bastille : apparaissent des correspondances secrètes entre des arts qui semblaient incompatibles.


Le samedi après-midi, l’Opéra Bastille a des allures de paquebot fantôme. Aucune âme qui vive dans les couloirs interminables plongés dans une semi-obscurité ; les ateliers techniques respirent un calme bien ordonné, et la salle principale, silencieuse, attend sagement sa résurrection. Pourtant, de l’autre côté du rideau fermé de la scène, « des jeunes gens dansent au-dessus d’un volcan ». Après la pause estivale, les répétitions des Indes galantes viennent de commencer. Orchestrées sous le regard minutieux de Clément Cogitore, elles offrent une image symétrique à la tranquillité du reste du bâtiment : un monde inversé, dans lequel un chef d’orchestre baroque et des chanteurs lyriques partagent le plateau avec des danseurs de krump, de voguing et de flexing, le tout dans un bordel joyeux, mais studieux. Avec cet opéra-ballet composé par Rameau au XVIIIe siècle, le plasticien et réalisateur fait ses premiers pas en tant que metteur en scène. En entrant dans la salle, le monologue final de son premier film, Ni le ciel, ni la terre nous revient en boomerang : « Je suis derrière une porte et je t’attends. Je t’attends dans un monde à l’intérieur du monde, dans un monde à côté du monde, dans un monde tout autour du monde. » 

Débusquer les monstres

Cet autre monde, Clément Cogitore a commencé à l’imaginer pour la vidéo qu’il a réalisée pour la 3e scène, la plateforme numérique de l’Opéra de Paris. « J’étais déjà amoureux de certains morceaux des Indes galantes. Je me disais que cette musique pouvait accueillir d’autres corps, d’autres énergies, d’autres langages chorégraphiques et d’autres tensions que celles habituellement convoquées sur scène. » Au début du projet, en décrivant à des amis les mouvements qu’il imagine, ces derniers le dirigent vers une danse qu’il connaît mal : le krump. « Je ne savais rien de ce style, mais j’ai tout de suite compris ce qu’il racontait. Je le sentais. Ça m’a fait le même effet qu’en découvrant Café Müller de Pina Bausch. J’avais 15 ans et ça a été un choc : je comprenais tout, alors que je n’avais aucun outil d’analyse de la danse contemporaine ».

Né des émeutes qui secouent Los Angeles en 1992, suite au tabassage d’un homme afro-américain par la police, le krump a tout d’un cri de rage contenu. Il finit par migrer vers la France, où il sera notamment popularisé par le documentaire Rize de David LaChapelle en 2005. Articulé autour de trois mouvements structurels, percussion du pied sur le sol, gonflement de poitrine et « arm swing », ce langage est la base d’improvisations virtuoses où chaque danseur charrie son style, chaque corps sa mémoire, son histoire, ses blessures. En préambule de sa pièce Éloge du puissant royaume, le chorégraphe Heddy Maalem en livre une définition lumineuse : « Il semblerait que le monde ait fait naître là où on ne l’attendait pas, une danse du dedans, authentiquement spirituelle, faite pour débusquer des monstres et dire l’inarticulé des paroles rentrées dans la gorge de ceux qui ne peuvent même plus crier. (…) C’est une danse du début ou de la fin des temps qui dit l’essentiel de ce qui fait un homme aujourd’hui, un secret pour lui-même vivant debout au plus noir de sa propre nuit. »

Tourné en janvier 2017 sur la scène brute et froide de l’Opéra Bastille, le court-métrage de Clément Cogitore fait l’effet d’une bombe. Sur l’air des « Sauvages », dernière entrée des Indes galantes, une trentaine de danseurs forment un cercle, se toisent et se défient. La caméra elle-même semble prendre corps pour participer au battle.

« La dernière chose que je voudrais, c’est que ce spectacle devienne un reboot de certains projets des années 1990-2000 où l’on convoquait des danseurs de street pour trois petits tours et puis s’en vont »

Hypnotique, la vidéo est nommée au César 2019 du meilleur court-métrage. Surtout, elle plaît tellement à Stéphane Lissner, le directeur de l’Opéra de Paris, que ce dernier confie au réalisateur la mise en scène de l’œuvre dans son intégralité.

En répétition des Indes galantes, Opéra Bastille, 2019
En répétition des Indes galantes, Opéra Bastille, 2019 © Julien Liénard pour Mouvement

Baroque Urbain

À quelques semaines de la première, Clément Cogitore redoute de lire des raccourcis dans la presse. « Ce qui risque de m’énerver le plus c’est cette idée “la banlieue à l’Opéra” qu’on entendra certainement. La dernière chose que je voudrais, c’est que ce spectacle devienne un reboot de certains projets des années 1990-2000 où l’on convoquait des danseurs de street pour trois petits tours et puis s’en vont. » À ses heures de gloire sous Louis XIV, l’opéra-ballet s’offre comme la traduction artistique par excellence du somptuaire de la monarchie et du faste de la société de cour. Si on prête alors à la musique baroque des pouvoirs presque magiques, voire curatifs, la danse a avant tout un rôle illustratif ou décoratif. Pas question pour le réalisateur de la reléguer à ce rang d’ornement, de l’utiliser comme une respiration dans le récit, ou pire encore, d’en faire un gimmick pour « jeunifier » ou « cooliser » l’opéra.

Pour la chorégraphie, il a donc fait appel à Bintou Dembélé, qui l’avait déjà accompagné dans la réalisation de son court-métrage. « J’étais chaud, commence-t-elle dans un sourire gentiment provocateur. Clément me proposait de prendre un risque. C’était une invitation à la rupture, à repenser ce que pouvait être l’opéra, mais aussi nos danses : comment le feu qui nous habite peut-il prendre une autre forme ? » Cette problématique n’est pas nouvelle pour elle. Venue des danses urbaines « seconde génération », elle compose son premier solo en 2010 et entre dans le milieu de la danse contemporaine. « Débuter sur un carton dans ma cité et me retrouver sur des scènes nationales devant des Blancs, ça a été un chamboulement. Je me demandais : À qui je m’adresse ? Mon récit, nos récits sont-ils entendables ? Je ne savais pas. Mais j’avais cassé mon corps sur le bitume, il fallait que je trouve d’autre moyens de rendre ma rage audible. » Pour Les Indes galantes, elle a travaillé le mouvement comme un dialogue continu avec la musique, jouant des dissonances, accompagnant ou s’opposant aux changements d’humeur constants de la mélodie. Tantôt extrêmement libre, presque freestyle, parfois synchronisée, son écriture du geste se matérialise dans une gamme contrastée, mais toujours à égalité avec l’orchestre et les chanteurs. 

Clément Cogitore, Bintou Dembélé et les danseurs des Indes galantes, Opéra Bastille, 2019
Clément Cogitore, Bintou Dembélé et les danseurs des Indes galantes, Opéra Bastille, 2019 © Julien Liénard pour Mouvement

Création

Dans cette forme qui, selon ses mots, « ne s’adresse pas à elle », Bintou Dembelé retrouve les préoccupations qui l’agitent : l’intrication organique entre danse, musique et voix. Elle n’est pas la seule à avoir décelé des correspondances insoupçonnées entre les danses urbaines et l’opéra-ballet. « Le baroque français, c’est la galerie des glaces de Versailles ! C’est vraiment un art de l’éblouissement, du spectaculaire. C’est très précis, très précieux dans les détails et l’ornement. Seulement, cet aspect n’est pas écrit sur la partition, ce qui laisse une certaine liberté au musicien pour faire preuve de toute sa virtuosité. Et tadam ! On se rend compte que cette culture de la danse accorde aussi une grande place à l’improvisation », confirme la dramaturge musicale Katherina Lindekens dans une joie contagieuse. 

Dialogues et malentendus

S’il change de langage en passant à la scène, Clément Cogitore rejoue quant à lui avec Les Indes galantes la question de l’impossible dialogue, qui le hante depuis ses débuts. « Je ne suis pas capable de filmer les gens qui me ressemblent. J’ai besoin d’aller chercher des communautés, des professions ou des groupes qui me semblent loin, qui n’ont pas la même histoire, la même vision du monde, les mêmes croyances ou la même culture. Et petit à petit, me rapprocher, pour trouver le dénominateur commun. » Dans son premier long-métrage, des troupes françaises se confrontaient en Afghanistan à des disparitions pour eux irrationnelles ; l’installation documentaire Braguino mettait en prise le combat métaphysique entre deux familles ennemies au cœur de la taïga sibérienne. L’intrigue de l’opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau expose, en quatre tableaux, l’éternel malentendu qui se joue entre des Européens partis à la conquête du monde et les peuples qu’ils rencontrent. Ce jour-là, l’équipe est concentrée sur la « deuxième entrée », dont le texte a tout d’un mauvais téléfilm : au Pérou, une princesse inca sur le point d’épouser un officier espagnol se fait trahir par le grand prêtre du Soleil, lui aussi éperdument amoureux d’elle. Dramaturge sur le projet, Simon Hatab commente « Le grand prêtre Huascar est un traître de mélodrame. Il y a plus de psychologie dans cette deuxième partie. L'un des enjeux de Clément est de la raconter dans l'espace qu'il a imaginé et qui n'a rien de naturaliste. »

Comment s’approprier un livret écrit dans un contexte où l’esclavage est accepté de tous, où se dessinent les premiers mirages de l’orientalisme, et qui avec le recul des siècles parait au mieux démodé, au pire franchement raciste ? Le metteur en scène a pensé son approche.

« Trouver le rapport juste à une œuvre qui me préexiste, qui a sa propre histoire, c’est comme trouver le bon rapport à une situation ou à un personnage de documentaire : ils existent, c’est un fait. C’est comme entretenir une relation amoureuse, je passe plusieurs étapes, de la séduction à la fusion, même si je ne suis pas d’accord avec eux. Ce que je m’interdis, en revanche, c’est de les juger. L’histoire fera son travail, la scène n’est pas un tribunal. » 

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