FR EN

article suivant

Théma - Le Lac des cygnes

Rencontres

Deux ans de réflexion

Entretien avec Léonore Baulac et Germain Louvet — Par Cyril Pesenti

En 2016, Léonore Baulac et Germain Louvet sont nommés Danseurs Étoiles après deux représentations du Lac des cygnes. Depuis, ils ont abordé de nombreux rôles. Ils se retrouvent aujourd’hui pour interpréter ensemble Odette/Odile et le Prince Siegfried. Octave est allé à leur rencontre afin de recueillir leurs impressions et faire un point sur leur carrière.

En 2016, vous avez été nommés Danseurs Étoiles à l’issue de deux représentations du Lac des cygnes. Aujourd’hui, quelles sont vos impressions à l’idée de danser à nouveau ce ballet ?

Léonore Baulac : C'est un plaisir et un privilège de danser un tel chef-d'œuvre du répertoire. Avoir été nommée dans le rôle d’Odette/Odile ne diminue en rien la difficulté et la pression qu'il engendre.

Germain Louvet : Au-delà du fait que nous avons été nommés tous les deux sur ce même ballet, c’est le premier grand ballet classique que nous dansons à nouveau Léonore et moi. Jusqu’ici, je n’ai quasiment fait que des prises de rôle. C’est donc l’occasion pour moi de retrouver les sensations d’il y a deux ans et d’aller plus loin en approfondissant l’aspect artistique et théâtral du rôle du Prince Siegfried. Techniquement, c’est presque comme remettre un habit laissé dans un placard pendant deux ans mais que l’on est heureux de porter à nouveau.

Depuis ces deux années et les différentes prises de rôle que vous avez connues, que voulez-vous apporter de nouveau à l’interprétation de votre personnage ?

LB : J'ai cherché à perfectionner le travail des bras et du haut du corps si spécifique à ce rôle pour m'approcher autant que possible de l'oiseau. J'ai aussi eu envie d'accentuer la fragilité d'Odette et de mettre plus d'emphase sur le drame de sa condamnation au quatrième acte.

GL : Ces deux années m’ont fait gagner en assurance et en confiance. J’ai essayé de me servir de cette expérience pour donner plus de poids et de théâtralité à mon rôle. Il y a deux ans, je me suis laissé guider par mon instinct. Aujourd’hui, je souhaite apporter un travail de réflexion plus profond en allant chercher dans les détails : comment placer mes regards, comment interagir avec les danseurs du Corps de Ballet, avec Rothbart, Odette, etc. En 2016, l’interprétation du rôle m’a permis d’aller chercher de l’amplitude, de la justesse, un équilibre personnel et une certaine aisance. Le reprendre deux ans plus tard m’a permis d’observer l’évolution de mon corps et de mon esprit.
    

Léonore, comment appréhendez-vous la double interprétation d’Odette/Odile ?

LB : Bien entendu, les deux personnages doivent être très contrastés. Odette est pure et fragile et Odile est séductrice et manipulatrice. Il faut malgré tout réussir à insuffler à Odile une ambiguïté suffisante pour rendre crédible le doute du Prince Siegfried.

Germain, selon vous, comment faire « un bon Prince Siegfried » ?

GL : Je pense qu’il est important de parvenir à exprimer une certaine dualité. Il faut trouver le bon équilibre entre un personnage de haut rang, d’une élégance noble tout en révélant le côté humain, torturé et mélancolique d’un jeune prince adolescent qui se cherche encore. Pour y parvenir, je suis allé chercher dans mon propre vécu afin de l’exprimer sur scène.    
Léonore Baulac et Germain Louvet dans Le Lac des cygnes, Opéra Bastille, 2016
Léonore Baulac et Germain Louvet dans Le Lac des cygnes, Opéra Bastille, 2016 © Svetlana Loboff / OnP

Le Corps de Ballet est très présent au sein de cette pièce. Est-ce que l’importante mobilisation de la troupe intervient dans votre interprétation ?

LB : Le Corps de Ballet du Lac des cygnes est somptueux. D'ailleurs, en tant que spectatrice, mon passage préféré est celui de la danse des cygnes au début du quatrième acte. C'est aussi l'un des ballets les plus durs pour les danseuses. Certaines poses, par exemple, sont vraiment longues et douloureuses. Nous avons donc décidé avec Germain de ne pas nous éterniser dans certains saluts, car nous savons que derrière nous vingt-quatre danseuses ont des crampes. C'est un travail d'équipe et nous nous portons mutuellement.

GL : Le Corps de Ballet est la force vive qui tient l’ensemble de la représentation. De manière générale, c’est le ciment d’un ballet classique tel que Le Lac des cygnes. Selon moi, il existe deux formes d’interaction. La première va dans le sens de l’histoire. Le Corps de Ballet apporte de la matière et me donne de quoi réagir, évoluer et être juste dans mon interprétation. Le second est plus personnel. Le Corps de Ballet est un soutien essentiel aux solistes. En ce qui me concerne, il me permet de garder confiance en moi, de me sentir soutenu et accompagné.
    

De manière plus générale, quel est votre rapport à l’œuvre chorégraphique de Tchaïkovski et de Noureev ? Selon vous, qu’est-ce qui fait du Lac des cygnes une œuvre singulière parmi ses autres ballets ?

LB : La partition de Tchaïkovski est un chef-d'œuvre qui ne cesse d'émouvoir et d'inspirer. La coupler avec cette idée lumineuse de transformer la femme en une créature mythologique dont la grâce pourrait dépasser l'humain rend ce ballet tout à fait unique. Je suis toujours impressionnée par ces œuvres qui parviennent à toucher les gens de façon aussi universelle en traversant les époques.

GL : Selon moi, Tchaïkovski a mis son âme, sa sensibilité et sa souffrance dans la musique du Lac des cygnes. C’est peut-être une douleur liée à sa sexualité, dans une époque où il ne pouvait la vivre pleinement. Nous devons interpréter ces rôles avec l’émotion contenue dans la musique. C’est comme être sans cesse sur un fil entre l’extase de découvrir qui l’on est et la peur de ne pas être en accord avec cette découverte. Je pense que Noureev s’est beaucoup servi de cette ambivalence et de cette fragilité afin de conduire sa narration chorégraphique.
    

Rétrospectivement, quelles sont les prises de rôle qui vous ont le plus marqué(e) ? Et quels seraient les rôles que vous aimeriez aborder prochainement ?

LB : Danser Roméo et Juliette de Noureev, Le Sacre du printemps de Pina Bausch et La Dame aux camélias de John Neumeier étaient des rêves et les réaliser furent des moments spécialement épanouissants et émouvants de ma carrière et de ma vie. Je rêve d'ailleurs aujourd'hui de les danser à nouveau. À présent, j'aimerais beaucoup aborder le rôle de Tatiana dans Onéguine de Cranko et celui de Giselle. Il y a beaucoup de chorégraphes contemporains avec qui je souhaite travailler, et avec un peu de chance, j'aimerais participer à des créations qui sauront aussi marquer l'histoire de la danse !

GL : Ma prise de rôle dans Roméo et Juliette a été une véritable rencontre artistique. Après Le Lac des cygnes, Don Quichotte a représenté un grand challenge personnel. Pour le coup, ce fut la première fois que j’interprétais un rôle moins « sage », un peu comme un contre-emploi, mais cela m’a finalement permis de découvrir une autre facette. J’ai compris que lorsque l’on est honnête avec soi-même, on trouve toujours la façon de coller au personnage. Roméo et Juliette de Sasha Waltz a été extraordinaire. Travailler avec elle et Juan Cruz Diaz de Esnaola m’a apporté beaucoup, c’est la première fois que je dansais sur scène en étant absolument moi-même, sans artifices. À l’avenir, je rêve de danser Boléro de Béjart, Pina Bausch ou bien d’interpréter Mayerling. Dans les ballets classiques, le Prince de La Belle au bois dormant, le Chevalier Des Grieux dans L’Histoire de Manon ou Armand dans La Dame aux camélias sont des rôles que j’aurais à cœur de danser.    

Votre lecture: Deux ans de réflexion

Autres articles de la théma

Articles liés